Billet

Le cost killer et le post-politique

Le costume était cher, indécemment cher, mais toujours porté avec cette décontraction apprise en école de commerce. Il n’y avait aucune éraflure sur les chaussures et l’ourlet du pantalon tombait parfaitement, laissant même entrevoir des chaussettes de couleurs vives – signe, s’il en ait, d’originalité discrète, d’esprit créatif. Il était petit, pas très beau mais débordant d’une telle confiance en lui que lorsqu’il levait les yeux pour parler à son interlocuteur, il donnait l’impression de le regarder de haut. C’était un winner. Un homme dont le sky is sa limit. D’ailleurs il le disait souvent, « the sky is our limit », en VO mais avec l’accent frenchie. Lors d’une réunion, la bouche pleine de curly, j’ai répondu tout bas que le « smic is our limit », faisant rire mon collègue le plus proche qui a failli s’étouffer par ma faute. C’était son truc, les citations. Il adorait ça. Il tournait toujours autour des quatre même. Une de Churchill, une autre de Steve Jobs. J’ai oublié le reste. Quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de déambuler dans les couloirs d’une école de commerce. Elles étaient toutes là, inscrites sur les murs de chaque couloir. Il n’avait même pas eu besoin d’ouvrir un livre pour les trouver.

G. était un cost killer. Un tueur de coûts. Un tueur tout court. Il avait été embauché pour ça. Il avait déjà derrière lui le palmarès de deux boites fermées et quelques milliers d’emplois détruits. A moins d’une surprise, on finirait bien par être la troisième. Le problème en France c’est que l’on ne peut pas simplement virer les gens. Les licenciements, ça coûte cher et quand il y en a trop, il faut le justifier. Les choses ont commencé par une « externalisation » de certains services. « Délocalisation », c’est trop connoté. Trop 90’s. On sait ce que ça veut dire donc on peut s’y opposer. Là, l’externalisation c’était pour réajuster nos missions et nos services, afin de nous offrir des postes à plus hautes compétences. Subtil, n’est-ce pas ? Qui se bat contre une revalorisation des postes apportant des compétences plus hautes ? En moins d’un an, le service le plus important, composé d’une centaine de personnes, tournait à 20. Le reste avait été externalisé à Madagascar. Cette réduction drastique avait été finalement assez facile. Il n’y avait même pas eu besoin de trop licencier. Les gens partaient d’eux-mêmes. C’est l’avantage avec un service composé de salariés à mi-temps, mal payés, en début de carrière ou exerçant cet emploi pour ce qu’il est : un job alimentaire. Il suffit de mettre en place quelques erreurs systématiques sur la fiche de paie, de nouvelles règles de cadences insurmontables, un management violent et les gens partent. Se battre pour un boulot de merde que l’on n’avait pas prévu de faire toute sa vie est absurde. Celles et ceux qui sont restés n’avaient pas le choix. Et c’est un avantage : on peut faire ce que l’on veut avec des gens qui n’ont pas le choix et qui sont trop peu nombreux pour organiser une lutte qui puisse payer. Ils ont donc fait la seule chose qu’ils pouvaient faire : ils ont courbé le dos en espérant que cela ne tombe pas sur leur gueule.

Pour taper sur les petits, il est nécessaire que les moyens ne s’en mêlent pas. Les chefs de services – en majorité des cheffes – qui défendaient leurs équipes ont été placardisés, marginalisés, poussée à la démission. Des femmes enceintes ont vu leurs postes fleurir dans les petites annonces alors même qu’elles étaient en congé maternité. Mais à huit mois de grossesse, qui peut se battre ? Partir en procédure pendant des années aux prud’hommes ? Certaines ont riposté. La plupart ont simplement cherché un autre emploi. Vite. Et elles ont été remplacé par des hommes. Souvent de manière arbitraire – ou se montrant arbitraire – au sein même des équipes, semant inévitablement la discorde. Ceux qui étaient resté en poste malgré l’abattage montraient un zèle incroyable. Je me souviens de ce chef qui avait organisé lui-même l’externalisation de son service. Quelques années plus tard, une fois l’externalisation terminée, il a fini par être licencié comme les autres. J’aimerai dire que c’est une question de Karma mais c’est en réalité d’une logique implacable. Tu veux être le chef de qui quand il n’y a plus personne ?

Il y a aussi eu la multiplication de chefs, sous-chefs et sous-sous chefs. Le salaire était souvent le même mais la ligne sur le CV changeait. Les règles de management devenaient de plus en plus aburdes mais on ne savait plus très bien à qui s’en plaindre. Les problèmes devenaient intra-personnels alors que ces règles étaient planifiées d’en haut. Pendant que nos services étaient cassés, la direction multipliait les grandes messes et les apéros pour nous féliciter de nos efforts et faire du team building. Avec des curly – donc – dans des assiettes en plastique et du jus d’orange marque repère. On se retrouvait dans des salles trop petites, à écouter leurs discours sur les chiffres, bénéfices et objectifs à tenir. Et on avait de la chance quand cette logorrhée verbale n’était pas accompagnée d’un powerpoint. G. adorait ces moments. Il faisait tomber la veste, retroussait les manches de sa chemise, feignait la proximité avec les chefs, sous-chefs et sous-sous chefs. Il répétait à l’envie que nous devions être force de proposition. Que nous devions participer à la restructuration de l’entreprise. Être volontaire. Il a été bien emmerdé le jour où il a demandé à travailler le 25 décembre sur la base du volontariat et qu’il s’est vu répondre non par l’ensemble du service concerné. Toute cette décontraction, cette proximité feinte, s’est évanouie. Nous n’étions plus des collaborateurs mais des salariés. Et c’était lui le chef. Qui osait remettre son autorité en question ? Pour qui se prenaient-ils, ces connards, pour dire non.

Je n’en pouvais plus. J’ai cherché un autre boulot et j’ai démissionné. Ma démission était ma victoire mais ils ne m’ont pas laissé l’apprécier. Mon chef m’a fait passer un entretien professionnel où il a scrupuleusement énoncé tous mes défauts, illustrant ses propos par des faits qui, quand ils n’étaient pas tout simplement inventés, étaient exagérés, dans une volonté manifeste de m’humilier. Puis le RH m’a dicté ma lettre de démission. Comme un maitre d’école. Moi, assise sur une chaise, lui debout, arpentant le bureau, détachant tous les mots et insistant sur les liaisons pour que je n’oublie aucun S. Je n’ai jamais compris ce besoin d’humilier jusqu’au bout. La mise en place d’un harcèlement moral généralisé, impersonnel, des cadences infernales et un management violent et absurde pour pousser les gens à la démission dans l’objectif de réduire la masse salariale : je le comprends. Je vois les lignes, je vois le projet. Mais l’humiliation jusqu’au bout ? A quoi sert-elle ?

Il y a quelques jours, j’ai eu un ami et ancien-collègue au téléphone. On parlait du gouvernement et je lui ai dit, parce qu’il était le seul à pouvoir le comprendre : « J’ai l’impression d’être là-bas mais à l’échelle de l’état ». Il y a eu un petit silence et il m’a dit qu’il ressentait la même chose. Qu’ils avaient ces mêmes costumes trop chers, cette même fausse décontraction, cette même proximité feinte, ces mêmes éléments de langages, ces mêmes messes pour construire du team building où on ne dit rien et où bouffe des curly en buvant des jus d’orange bon marché. Ce même autoritarisme quand il y a une opposition en face. Ce même mépris. Cette même violence. Ils créent des numéros verts pour répondre aux crises comme une entreprise qui balance trois ticket restos avant noël après avoir supprimé des primes : en pensant réellement que cela suffit.

C’est donc cela que les libéraux appelaient de leurs vœux ? Un Etat géré comme une entreprise ?

Ce gouvernement a été élu, en partie, sur l’idée d’avoir dépassée cette opposition droite/gauche pour en offrir une synthèse ni de droite-ni de gauche, un juste milieu, forcément juste, puisqu’il est au milieu. Et effectivement, il n’est ni l’un, ni l’autre. C’est autre chose. Nous avons élu un manager, un cost killer. Il n’y a rien d’étonnant dans la dérive autoritaire de ce gouvernement. L’autoritarisme est intrinsèque à cette vision managériale du monde. Surtout lorsqu’elle se définit comme le juste milieu entre droite et gauche, se réclamant presque d’une sorte de post-politique. La moindre opposition, d’où qu’elle vienne et quel que soit la manière dont elle s’exprime, est intolérable. Comment peut-il y avoir opposition alors que nous sommes le juste milieu ? Que nous sommes par-delà le politique ? Lorsque ce gouvernement parle des valeurs de la république, il le fait comme G. avec ses citations. C’est un slogan vide de sens fait pour occuper l’espace et donner de la consistance au vide.

Les grandes entreprises se sont toujours accommodées des régimes d’extrême-droite, les appelant bien souvent de leurs vœux. Mais que se passe t’il quand une grande entreprise est l’état lui-même ?

Je ne pense pas que nous puissions appeler ce qui vient de fascisme car nos grilles de lecture habituelle ont explosé. Elles ont explosé avec Trump, avec Bolsonaro, avec ce patronat élu. Comment nommer ce qui vient ?

Comment se battre contre ce qui vient ?

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