Billet

Le sourire

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Il y a d’abord la photo.
Le sourire. Le t-shirt. Le dessin sur le t-shirt. Les trois lettres : LBD.
Je pense à un photomontage. Tout cela sonne tellement faux que cela doit l’être. Forcement. Obligatoirement.
C’est une intox, un hoax, une blague.
Ou alors, il s’est fait piéger. Il a oublié de regarder le t-shirt. Le dessin. Les lettres. Il s’est fait avoir. Le mec à côté à l’air fier de lui, donc c’est un piège, forcément. C’est qui ce mec d’ailleurs ? Jul ? Le dessinateur ? Ah. Ok. Son sourire me gêne. C’est un détail. Je me gêne de tout, il faut dire. Mais tout de même, je ne sais pas… Pourquoi sourire ? Pour la photo ? Pour le piège ? Par réflexe ? Cela me donne l’impression que l’important se joue dans la posture, pas dans le propos. Une simple blague potache utilisant comme support des vies mutilées, amputées, terrifiées, enlevées. Des vies qui ne sont pas le sujet, ou pas vraiment, ou juste un peu. Dans ce sourire de Jul, j’entends le ricanement, celui du bien joué.
Le Président sourit lui aussi. De toutes ses dents. Mais lui, il sourit tout le temps, alors bon. Et puis, il a été piégé. Forcément. Obligatoirement. La preuve : s’il sait ce qu’il tient entre les mains, il ne peut pas sourire. Pas de toutes ses dents.
Forcément.
Obligatoirement.

Puis viennent les mots.
« J’ai eu une discussion avec Jul. Je suis en désaccord complet avec son approche. Je récuse le terme de violences policières. Je considère que la violence elle est d’abord dans la société. Donc je ne mets pas ces violences sur le même niveau »
« Néanmoins, de là où je suis, je dois défendre la créativité, la liberté d’expression, y compris l’insolence, y compris la création d’artistes qui disent des choses pour lesquelles je ne suis pas en accord. »
Il savait.
Pas de photomontage, pas de hoax, pas d’intox, pas de piège.
Il savait.
C’était intentionnel.
Un plan de communication. Une justification. Une posture.
« Nous sommes un pays libre, démocratique, qui aime l’insolence »

Je retourne à la photo. Il savait. Il savait et il sourit. Il communique. Il triomphe : J’accepte la critique. J’accepte l’insolence. Je défends la liberté d’expression.
Non. Pas tout à fait.
Il accepte la critique des artistes. Il accepte l’insolence des artistes. Il défend leur liberté d’expression parce que, eux, ont une place, un statut, une légitimité.
Contrairement au chômeur, qui doit traverser la route pour chercher du boulot. Contrairement à l’enseignant en grève, qui doit baisser d’un ton. Contrairement aux manifestants, cette bande de factieux. Contrairement à celles et ceux qui ne sont rien, en général.
Non.
Ce n’est pas tout à fait ça non plus.
Il accepte cette insolence des artistes seulement parce qu’elle se tient dans le cadre qu’il a choisi et selon ses modalités. Les bouffons ne se produisent pas n’importe où, devant n’importe qui. Leur place est à la cour, et la cour elle est là, devant les caméras et les photographes.

Il accepte aussi cette insolence parce qu’elle lui permet de lui libérer un espace pour réaffirmer sa vision de l’État. Tranquillement. Les micros sont tendus, les caméras allumées. Il n’y a pas de débat parce que le débat a eu lieu avant. Avec les artistes. Sans caméras, ni micros certes. C’était un débat entre nous. Entre soi.
Alors, devant les caméras, il déroule.
Derrière les mots il y a cette idée que l’État doit contenir la société qui est par nature violente. Il doit la corriger, la réprimer, pour garantir la paix sociale. Cette répression est rationnelle et donc légitime car elle sert à endiguer la violence irrationnelle – parce que de nature –  de la société qui fait des caprices, des colères, des irruptions. Le président ne nie pas les violences, il refuse simplement le terme de violences policières parce que c’est une remise en cause de la légitimité de la violence de l’État. Si des violences existent, elles sont d’abord dans la société. Et si des violences illégitimes sont perpétuées par des policiers, elles ne sont pas policières, dans le sens général, elles sont individuelles. Ce n’est pas l’État. Cela ne peut pas être l’État. Ce sont des bavures. Des incidents. De regrettables incidents. Tant pis. Dommage.
« Je considère que la violence elle est d’abord dans la société. Donc je ne mets pas ces violences sur le même niveau »
L’État ce n’est pas la Société. La Société ce n’est pas l’État. Ce sont deux camps. Deux camps, pas égaux, qui s’affrontent comme le laissait entendre le préfet Lallement à une gilet jaune, le 16 novembre.
Nous ne sommes pas dans le même camps, Madame.

La Président réaffirme tout cela. Et il pose, comme un grand démocrate, devant les photographes, souriant en tenant son t-shirt, parce que, vous comprenez, il défend l’insolence. C’est drôle l’insolence. C’est sympathique l’insolence. Qu’importe si derrière ce dessin, il y a des vies. Quelle importance ? On défend une idée là. Sauf que… comment dire ? Ça ne se couche pas en pyjama une idée. Ça n’a pas de parents, ni d’enfants, ni d’amis. Ça ne mange pas, ça ne rit pas, ça n’appelle pas ses proches pour dire je t’aime. Ça ne s’inquiète pas. Ça ne rêve pas. Ça ne bosse pas. Ça ne regarde pas des séries en mangeant une pizza. Ça ne danse pas. Ça ne sourit pas avec deux dents en moins sur la photo de classe, tu sais, celle qui est sur la table de chevet dans son cadre en coquillage. Ça ne crie pas de douleur quand sa main explose. Ça ne mange pas à la paille pendant des mois parce que sa mâchoire a été en partie arrachée. Ça ne devient pas borgne. Ça ne va pas devant le médecin légiste.
Les vies sont là. Elles résistent à l’oubli. Elles résistent malgré le silence car il n’y a pas eu de mots pour elles. Elles résistent malgré le sourire froid, promotionnel, cynique. Elles sont le grain de sable dans tout ce cirque politique et politicien.

Tout ça n’était qu’un plan de communication. Vous avez bien joué, tous les deux. C’est bien. Souriez.
Mais nos vies ne sont pas un jeu.

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