RIP (fiction)

RIP – Chapitre 3 (l’ennui)

[edit : j’ai publié cette partie le 9 septembre mais je n’étais pas du tout satisfaite de ce que j’avais fait. Donc j’ai recommencé. Tout simplement]

De la même manière que les vivants adoptent un comportement irrationnel lorsqu’ils se retrouvent coincés dans une gare durant une grève, les morts commencèrent à faire n’importe quoi. Cette panique générale se traduisait, la plupart du temps, par des apparitions spectrales aux vivants.
Les vivants – qui n’apprécient guère de se retrouver face à des événements qu’ils qualifient de surnaturels – se mirent, eux aussi, à avoir peur. Ce qui fit redoubler la panique des morts, et donc celle des vivants. Et ainsi de suite.
Une hausse des exorcismes – qui ne servaient pourtant pas à grand chose – fut constatée, les médiums se retrouvèrent débordés et de nombreux vivants commencèrent à proclamer que la fin des temps arrivait. Heureusement, cette fois-ci, ils ne brûlèrent personne.

Agatha, elle, ne paniquait pas.
Elle s’ennuyait.
Du temps de son vivant – qui datait de 25 jours, 9 heures, 56 minutes et 32 secondes (environ) – elle rêvait souvent d’avoir du temps devant elle pour :
– Dormir
– Lire
– Boire du thé
– Faire des tartes
– Manger ces tartes
– Jardiner
– Regarder le ciel à travers la fenêtre
Et, depuis qu’elle était un spectre, du temps, elle en avait. Surtout que celui-ci passait beaucoup plus lentement. Elle avait donc trois à quatre fois plus de temps devant elle que lorsqu’elle était vivante.
Malheureusement, regarder le ciel était la seule chose qu’elle pouvait faire pour occuper ce temps. En effet, ses envies de tartes, de thé et de sieste ne pouvaient être comblés car les spectres ne peuvent ni manger, ni boire, ni dormir. Ce qui est assez logique car, puisqu’ils sont morts, ils n’ont plus de besoins vitaux. Nous pourrions dire que c’est une question de biologie assez simple mais la biologie étant la science du vivant, il serait assez malvenu d’utiliser ce terme ici.
En outre, son appartement ayant été vidé quelques jours après son décès, lire et jardiner lui était aussi impossible car elle n’avait ni livres, ni plantes à sa disposition. De toute façon, même si elle en avait eu, étant devenue immatérielle, elle n’aurait pas pu les saisir. C’est une question de physique. Certains spectres parviennent, cependant, à faire bouger des objets mais cela demande énormément de concentration. Agatha, elle, était trop triste pour pouvoir se concentrer.
En effet, elle avait vécu des choses depuis son décès qu’elle n’était pas supposée vivre comme la découverte de son corps, l’arrivée des pompiers et de la police, les pleurs de sa famille, de ses amis et même ceux de la voisine qui ne lui disait pourtant jamais bonjour. Elle essayait de ne pas y penser mais c’était plus fort qu’elle et une tristesse constante en découlait.
Agatha était donc un spectre triste qui s’ennuyait.

L’ennui est un drôle de mot. Au pluriel, il désigne forcément une difficulté, un problème. Mais au singulier, il décrit aussi une mélancolie due à un certain désœuvrement. Ce qui est assez amusant quand même car quand on a des ennuis, c’est ennuyeux mais on ne s’ennuie pas. Ou rarement. Ça dépend des gens. Il y en a qui ont beaux être très ennuyés par beaucoup d’ennuis qui s’ennuient malgré tout. D’autres arrivent à être ennuyeux mais sans s’ennuyer eux même. Ce sont souvent des gens qu’on dit sans ennui.
Curieux.
Agatha savait qu’elle s’ennuyait profondément car elle avait le temps de réfléchir au mot ennui. Réfléchir en soi n’était pas ennuyeux mais réfléchir seulement pour soi l’était. Son décès soudain – les décès sont toujours soudain parce que personne ne s’attend réellement à mourir, mais passons – lui avait appris deux-trois choses qu’elle aurait bien voulue savoir lorsqu’elle était encore vivante.
La première c’est que personne n’est immortel. Elle avait toujours trouvé que les formules comme «vis chaque jour comme si c’était le dernier» ou autres dérivés du Carpe Diem (celui qu’on se tatoue sur le bras et non celui tiré du poème d’Horace) étaient d’une bêtise confondante. Parce que c’est la vie et que la vie n’est pas toujours exaltante. Pour quelques bons moments, combien d’heures au bureau à regarder le plafond ? Combien de temps passé à faire des courses dans une grande surface le samedi après-midi ? À nettoyer les toilettes ? À attendre le bus ? À être coincée dans la salle d’attente de la sécurité sociale ? Les bons moments ne le sont que parce la plupart du temps on s’ennuie à faire des choses extrêmement ennuyeuses. Si elle avait due sauter en parachute tous les jours, l’exaltation serait devenue une routine et le faire aurait eu le même intérêt que faire le ménage. Quoique. Si on saute en parachute tous les jours et qu’on ne fait jamais le ménage celui-ci doit sûrement devenir extrêmement excitant.
De toute façon, Agatha n’aurait jamais sauté en parachute. Elle n’avait jamais aimé les sensations fortes. Elle ne buvait déjà pas de café, alors se jeter dans le vide… Et puis, elle ne voyait pas l’intérêt. On lui rétorquait souvent que c’était pour se sentir vivant, or, pour Agatha, le simple fait de respirer était une preuve suffisante.
En plus, elle avait le vertige.
Malgré tout, maintenant qu’elle n’était plus vivante, ces phrases qu’elles trouvaient ridicules semblaient l’être un peu moins. Si elle avait su que la mort n’était pas une idée mais un fait, elle aurait eu moins peur de tout. Elle aurait acheté cette robe en strass vue dans un magasin trop cher quelques jours avant son décès et aurait osé la porter. Elle aurait dit plus de gros mots et aurait envoyé chier ses patrons. Elle aurait plus souvent dit aux gens qu’elle aimait qu’elle les aimait. Elle aurait voyagé. Elle aurait écrit. Elle aurait appris à jouer de la guitare et à parler anglais. Et russe aussi. Pourquoi pas ?
Elle n’était pas déçue de sa vie. Elle trouvait ça beaucoup trop cliché. Agatha avait été heureuse. Tranquillement heureuse. Mais elle s’était parfois gâchée la vie pour rien. Juste par peur d’être ridicule ou de rater. Mais au final – et elle était déjà au-delà du final – l’échec n’était pas aussi important qu’elle le pensait. Ni le ridicule.
La seconde chose apprise depuis son décès était que monter sur un tabouret en déséquilibre pour remettre un rideau en place n’était pas une très bonne idée.
La troisième était que si l’enfer c’est les autres, comme le disait Sartre, l’enfer c’est aussi d’être sans les autres.

Agatha était seule. Sans personne – vivante ou morte – à qui parler. Si au moins elle avait pu sortir de son appartement, tout aurait été plus facile. Elle serait allée écouter les gens au café, serait allée au parc. Et peut-être même au cinéma même si l’idée de ne pas payer sa place la mettait mal à l’aise. Elle avait toujours été très respectueuse des règles. Elle n’avait jamais volé ni fraudé. Sauf une fois, dans le bus, mais c’était seulement parce qu’elle avait oublier de composter son ticket.
Mais elle ne pouvait pas sortir de son appartement. Elle était coincée dedans, sans savoir pourquoi.
La plupart des films d’horreur l’expliquent pourtant assez bien mais Agatha n’avait jamais été amatrice de ce genre cinématographique. Elle ne voyait pas l’intérêt d’aller voir un film pour se faire peur. C’est dommage car il y a quand même beaucoup de chefs-d’œuvre comme La maison du diable de Robert Wise – à ne pas confondre avec son remake Hantise datant de 1999, qui ne rend vraiment pas hommage à l’original – La Nuit des morts-vivants de Georges Romero, qui a complètement renouvelé le genre, ou Profondo Rosso de Dario Argento, dont la maîtrise de la mise en scène le range parmi les plus grands réalisateurs du XXe siècle. Agatha n’aurait sûrement pas appris grand-chose en les regardant, car ils ne traitent pas de ce sujet-ci en particulier, mais elle aurait au moins vu de très bons films.
Par contre, en regardant d’autres films d’horreur – moins bons mais plus instructifs – , Agatha aurait su que les spectres sont toujours attachés à leur lieu de décès et ne peuvent donc pas, par conséquent, en sortir. Cet état de fait a fourni pléthore de films ayant pour sujet les maisons hantées, les bois hantés, les appartements hantés, les voitures hantées, les ascenseurs hantés… En revanche, les explications données dans ces derniers – traumatisme, présence démoniaque, soif de vengeance etc. – sont souvent beaucoup plus spectaculaires que la réalité. En effet, c’est surtout pour des raisons logistiques qu’un spectre est enchaîné à son lieu de décès, car il est beaucoup plus aisé pour les conducteurs et conductrices de l’Ailleurs de retrouver un mort quand ils savent où il est.
Tout simplement.
Mais c’est assurément beaucoup moins cinématographique.

Pour voir du monde, il lui fallait donc attendre que des gens viennent dans son appartement. Ce qui tombait assez bien car son appartement avait été remis en location par son agence immobilière quelques jours auparavant.

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2 réflexions sur “RIP – Chapitre 3 (l’ennui)

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