RIP (fiction)

RIP – Chapitre 3 (l’ennui)

De la même manière que les vivants adoptent un comportements irrationnel lorsqu’ils se retrouvent coincés dans une gare durant une grève, les morts commencèrent à faire n’importe quoi. Cette panique générale se traduisait, la plupart du temps, par des apparitions spectrales aux vivants.
Les vivants – qui n’apprécient guère de se retrouver face à des événements qu’ils qualifient de surnaturels – se mirent, eux aussi, à avoir peur. Ce qui fit redoubler la panique des morts, et donc celle des vivants. Et ainsi de suite.
Une hausse des exorcismes – qui ne servaient pourtant pas à grand chose – fut constatée, les médiums se retrouvèrent débordés et de nombreux vivants commencèrent à proclamer que la fin des temps arrivait. Heureusement, cette fois-ci, ils ne brûlèrent personne.

Agatha, elle, ne paniquait pas.
Elle s’ennuyait.
Du temps de son vivant – qui datait de 25 jours, 9 heures, 56 minutes et 32 secondes (environ) – elle rêvait souvent d’avoir du temps devant elle pour :
– Dormir
– Lire
– Boire du thé
– Faire des tartes
– Manger ces tartes
– Jardiner
– Regarder le ciel à travers la fenêtre
Et, depuis qu’elle était un spectre, du temps, elle en avait. Surtout que celui-ci passait beaucoup plus lentement. Elle avait donc trois à quatre fois plus de temps devant elle que lorsqu’elle était vivante.
Malheureusement, regarder le ciel était la seule chose qu’elle pouvait faire pour occuper ce temps. En effet, ses envies de tartes, de thé et de sieste ne pouvaient être comblés car les spectres ne peuvent ni manger, ni boire, ni dormir. Ce qui est assez logique car, puisqu’ils sont morts, ils n’ont plus de besoins vitaux. Nous pourrions dire que c’est une question de biologie assez simple mais la biologie étant la science du vivant, il serait assez malvenu d’utiliser ce terme ici.
En outre, son appartement ayant été vidé quelques jours après son décès, lire et jardiner lui était aussi impossible car elle n’avait ni livres, ni plantes à sa disposition. De toute façon, même si elle en avait eu, étant devenue immatérielle, elle n’aurait pas pu les saisir. C’est une question de physique. Certains spectres parviennent, cependant, à faire bouger des objets mais cela demande énormément de concentration. Agatha, elle, était trop triste pour pouvoir se concentrer.
En effet, elle avait vécu des choses depuis son décès qu’elle n’était pas supposée vivre comme la découverte de son corps, l’arrivée des pompiers et de la police, les pleurs de sa famille, de ses amis et même ceux de la voisine qui ne lui disait pourtant jamais bonjour. Elle essayait de ne pas y penser mais c’était plus fort qu’elle et une tristesse constante en découlait.
Agatha était donc un spectre triste qui s’ennuyait.

De plus, et sans savoir pourquoi, elle ne pouvait pas sortir de son appartement. La plupart des films d’horreur l’expliquent pourtant assez bien mais Agatha n’avait jamais été amatrice de ce genre cinématographique. Ce qui est bien dommage car il y a quand même beaucoup de chefs-d’œuvre comme La maison du diable de Robert Wise – à ne pas confondre avec son remake Hantise datant de 1999, qui ne rend vraiment pas hommage à l’original – La Nuit des morts-vivants de Georges Romero, qui a complètement renouvelé le genre, ou Profondo Rosso de Dario Argento, dont la maîtrise de la mise en scène le range parmi les plus grands réalisateurs du XXe siècle. Agatha n’aurait sûrement pas appris grand-chose en les regardant, car ils ne traitent pas de ce sujet-ci en particulier, mais elle aurait au moins vu de très bons films.
Par contre, en regardant d’autres films d’horreur – moins bons mais plus instructifs – , Agatha aurait su que les spectres sont toujours attachés à leur lieu de décès et ne peuvent donc pas, par conséquent, en sortir. Cet état de fait a fourni pléthore de films ayant pour sujet les maisons hantées, les bois hantés, les appartements hantés, les voitures hantées, les ascenseurs hantés… En revanche, les explications données dans ces derniers – traumatisme, présence démoniaque, soif de vengeance etc. – sont souvent beaucoup plus spectaculaires que la réalité. En effet, c’est surtout pour des raisons logistiques qu’un spectre est enchaîné à son lieu de décès, car il est beaucoup plus aisé pour les conducteurs et conductrices de l’Ailleurs de retrouver un mort quand ils savent où il est.
Tout simplement.
Mais c’est assurément beaucoup moins cinématographique.


Lire RIP depuis le début

Chapitre premier
Chapitre 2 ( la grève)

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