RIP (fiction)

RIP – Chapitre 1 (la mort)

 

 – 1 –

Agatha avait toujours eu en horreur les jeudis. Elle considérait que la pire chose qui pouvait lui arriver – outre une multitude d’autres choses, comme se retrouver, par exemple, au beau milieu d’une catastrophe nucléaire ou avoir un ongle incarné – était de mourir ce jour-là.
Elle mourut un mardi à 08h02 et 24 secondes (environ)
Au moment de son trépas la radio annonçait les dernier chiffres du chômage (en hausse), un automobiliste en insultait un autre dehors et le voisin du dessus écoutait Eddy Mitchell (La dernière séance, composée en 1977 par Pierre Papadiamandis).
Les raisons de son décès impliquaient un rideau décroché, un tabouret en déséquilibre et un coin de table.
Contrairement aux idées reçues, elle n’avait pas vu toute sa vie défiler avant de mourir, seulement le coin de la table qui se rapprochait. Elle avait acheté cette table il y a (environ) quatre ans et trente deux jours dans un vide-grenier à Veules-les-roses, une commune située entre Sainte-Valery-en-caux et Fontaine-le-dun. Mais ne rentrons pas trop dans des détails inutiles (disons seulement qu’elle lui avait coûté à peine 15 euros, ce qui était quand même une sacrée affaire)

Agatha ne s’attendait pas spécialement à une mort glorieuse mais elle ne s’attendait pas non plus à une mort aussi banale. Pour tout dire, elle ne s’attendait pas à mourir tout court. D’où sa surprise quand elle se retrouva à côté de son cadavre.
Passé le moment de stupéfaction, puis de panique, puis de déni, puis de re-panique, Agatha dût se rendre à l’évidence : elle était tombée, s’était cognée et était décédée.
«Je suis morte ?» fut sa première phrase.
«Ça craint» fut sa deuxième phrase.
Dans le jargon on appelle ça la phase de résignation et Agatha y parvint vers 08h07 et 56 secondes (environ). Dans le TV (temps vivant) ça peut paraître assez court, mais dans le TPM (temps post-mortem), où le temps s’étire différemment en raison d’une perception plus importante de l’environnement par le spectre, c’est une bonne moyenne.
Attention : Le TPM n’existe que dans le Monde Vivant. Dans l’Au-delà (aussi appelé l’Ailleurs) le temps et l’espace n’existent pas. Enfin, si mais non. C’est une question de physique et c’est un peu compliqué mais Einstein travaille dessus. Pour simplifier, le temps passe très lentement pour les spectres dans le Monde Vivant tandis que dans l’Au-delà (ou l’Ailleurs) il n’existe pas vraiment (ce qui est bien pratique parce que sinon l’éternité serait longue).

Évidemment, à cet instant, Agatha ignorait encore toutes ces subtilités et se demandait simplement ce qui devait se passer ensuite.
Du temps de son vivant – qui datait de 6 minutes et 32 secondes (environ) – Agatha n’avait jamais réfléchie à cet «ensuite» car elle avait toujours pensé qu’il n’y avait rien après la mort et que son corps servirait simplement de bon terreau. C’était d’ailleurs une perspective qui lui convenait parfaitement car elle aimait bien jardiner. Elle n’avait pas spécialement la main verte et ses plantes finissaient toujours par mourir (comme son ficus qu’elle avait oubliée d’arroser avant sa chute mortelle et qui allait sûrement y passer, lui aussi) mais elle essayait.
Mais maintenant qu’elle était un fantôme – ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus dans l’imaginaire collectif – la plupart de ses convictions sur la mort étaient sérieusement remises en question.
Entre les films qu’elle avait vu et ses quelques notions de religions, elle se doutait qu’elle ne devait pas rester là, dans son appartement, mais où pourrait-elle aller et comment ?
Agatha attendit donc quelque chose, sans trop savoir quoi. Une lumière ? Un ange ? Une porte ?
Il n’y avait rien.
Elle se demanda si ça ne pouvait pas être autre chose – une trappe, une fissure, voire même un toboggan – et commença à regarder sous le fauteuil, sous la table, derrière la lampe et dans l’évier de la cuisine.
Elle trouva : une chaussette, un livre qu’elle avait oublié de rendre à la bibliothèque (Résidence sur la terre de Pablo Neruda) et de la poussière, beaucoup de poussière. Mais rien qui auraient pu servir de passage.
Agatha était désemparée.
Elle regarda alors avec envie la tasse de thé encore fumante qu’elle n’avait pas eu le temps de boire avant son trépas et qui était posée sur sa cuisinière. Si elle avait cru au diable, elle se serait damnée pour pouvoir la boire (c’est une façon de parler. Si elle y avait véritablement cru, elle n’aurait certainement pas vendue son âme pour du thé. Agatha était une personne* raisonnable). Mais elle n’y croyait pas. Comme elle ne croyait pas en Dieu(x).
«C’est peut-être pour ça que je reste coincée là ?» pensa t-elle.
Cela lui sembla être une théorie plausible. Elle joignit donc les mains pour prier mais ne savait pas quoi dire. Elle pensa commencer par un «coucou Seigneur» mais se rendit vite compte que ça ne devait pas marcher comme ça.
Elle soupira et laissa tomber.
«Je ne vais pas commencer à croire maintenant parce que ça m’arrange» se dit-elle
«De toute façon, si Dieu existe et qu’Il me laisse là parce qu’il est vexé par mon incrédulité, Il ne mérite aucunement mon attention
»
Agatha était une personne** droite. Néanmoins, elle ne put s’empêcher de regarder autour d’elle de manière inquiète pour voir si sa pensée n’avait pas provoquée une sorte de colère divine. Agatha n’était pas croyante mais elle était prudente.
C’est à ce moment-là qu’un jingle retentit et la fit sursauter :

Ding Ding Ding
Hum hum. Un Deux Un Deux. Ok c’est bon.
Votre attention s’il vous-plaît.
En raison d’un mouvement de grève des conductrices et conducteurs de l’Ailleurs, le service de récupération des morts est perturbé pour une durée indéterminée.
Merci de votre compréhension

«Oh bordel» fut sa troisième phrase.


* Bien que le terme de personne ne soit guère approprié pour un spectre. Mais évitons de pinailler.

Lire la suite de l’histoire  : c’est ici !
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4 réflexions sur “RIP – Chapitre 1 (la mort)

  1. Pingback: RIP – Chapitre 3 (l’ennui) | Mouise Bourgeois presents

  2. Pingback: RIP – Chapitre 2 (la grève) | Mouise Bourgeois presents

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