Entretien

Entretien avec Brav : « J’avais juste à écouter les gens parler et puis je prenais des notes »

Après son concert à la fête de la musique au Havre, j’avais pris mon courage à deux mains pour aller demander à Brav si c’était possible, éventuellement, peut-être, je voudrais pas déranger, de faire une interview de lui pour ce blog un de ces jours. Il a eu la gentillesse d’accepter et, un mois plus tard, nous discutions d’Error 404 (son dernier album), des concerts en appartement, de Din Records, du Havre, de poésie, de rock, d’Angleterre… Tout ça autour d’une tasse de thé, dans le studio d’enregistrement de Din Records à Gonfreville l’Orcher.
Je tiens vraiment à remercier Brav pour son accueil et sa disponibilité.

***

brav

Photo – Din Records

ERROR 404

Tu as écrit et réalisé Error 404 en un mois et demi. En 2012, tu t’étais lancé le défi de réaliser ton premier album aussi en 45 jours. Ça n’a pas pu se réaliser, et Sous France est sorti en 2015.
Quel est ton rapport au temps pour la réalisation d’un album ? Pourquoi cette urgence ?

C’est pas vraiment une question d’urgence, mais j’ai toujours un petit peu eu ce défi, du moins, d’organiser les choses dans un temps donné, parce que ça permet à l’esprit de se débarrasser du superficiel. Tu sais, quand on est artiste surtout – tous les artistes te diront la même chose – on est tous hyper, comment dire … on est jamais satisfait. On veut toujours revenir sur les morceaux : «non tiens, ça va pas la batterie faut la refaire ». Et finalement, le plus important, c’est de jouer le match et pas le laisser passer. Je me suis dit qu’en mettant un délai de fin de création, ça permet de stimuler le cerveau, à rester concentré sur un temps, et pas se dire «bah j’ai un an pour le faire. Quand on dit «voilà, je dois sortir mon album l’année prochaine », je sais très bien que je n’écris pas les sept premiers mois. Je vais tout écrire dans les trois derniers mois. Les sept premiers mois, ça va me servir à rechercher des références, lire des choses, mais finalement on les connait déjà ces choses. Il faut juste se mettre devant le vide pour se dire «ah ouais quand même »
J’ai ce rapport … du moins, tous nos albums ont été fait comme ça : pour Bouchées Doubles [en duo avec Tiers-Monde], on avait écrit Matière Grise en deux mois, Apartheid a été écrit en 4 mois. En fait, j’ai jamais eu d’album qui ont été fait sur un an, et j’avais envie de retrouver ça.

Bouchées Doubles X Végéta – Fier (album Apartheid – 2006)

L’album Sous France, qui est sorti dans les bacs, a été écrit deux fois. C’est deux albums totalement différents : il y a le premier album, qu’on a pu voir avec les Diary of Brav que j’ai mis sur Internet, où j’avais commencé à donner des idées de thèmes, de sonorités. Je les avais tous écrit, tous terminé, puis finalement il y a eu cette petite faiblesse de ma part, il y a eu ce découragement, on va dire, la crise de la trentaine (rires), et je ne l’ai pas sorti. Et finalement, je suis revenu deux ans après, avec l’idée de refaire cet album, parce que j’avais énormément de messages internes qui me disaient « écoute, ça me déçoit, je comptais beaucoup sur toi », et j’avais envie de rendre la pareille aux gens qui continuaient à me suivre malgré leur déception. Et puis, il y avait un goût d’inachevé et ça me faisait mal. Je me suis dit, quitte à jouer ou, du moins, à proposer quelque chose de mauvais, il faut quand même que je le fasse, il faut que j’ai un jugement, parce que, si t’es pas jugé, c’est encore pire. Comment je sais ? « Je fais de la merde ou pas les gars ? » (rires).

Et donc, j’ai réécrit l’album en entier, avec des nouveaux titres. Il y eu le climat qui m’a apporté de nouveaux thèmes. J’ai aussi eu le temps de travailler sur moi, pour m’assumer plus au niveau du chant, au niveau de nouvelles sonorités, qui étaient innovantes pour Din Records [label indépendant de rap français basé au Havre et fondé en 2002, auquel appartient Brav]. J’ai juste gardé le titre Sous France qui était très fort – je ne l’avais pas terminé quand j’avais fait la première version, je crois.
Et il y a aussi le titre Post-Scriptum, qui est issu de mon premier album. Je voulais que la réalisation soit faite, au niveau de la batterie, par un producteur à Paris, et il s’est avéré que c’était le producteur de Kery James et quand il l’a écouté, Kery James était là, et là l’histoire, c’est la légende, tu vois (sourire). Et voilà, Kery James été touché, il m’a appelé, et m’a dit « écoutes, je la veux ». Ça m’a donné aussi le courage de me dire, finalement… avoir permis à mon écriture d’arriver dans la bouche de Kery James, qu’il l’ai lui-même porté tellement loin … que j’ai eu un second souffle. Post-Scriptum devait être le morceau qui clôture ma carrière, ou mon album et, finalement, c’est celui qui a tout déclenché.

Oui, parce que tu disais que Sous France, c’était un peu l’album de la dernière chance…

sousfranceJe me mets toujours des défis, en fait. C’est des défis personnels. Je sais que… La phrase de Tyler Durden, qui est issue du livre de Chuck Palahniuk [Fight Club], résume bien : « C’est seulement quand on a tout perdu, qu’on est libre de faire tout ce qu’on veut ». Et j’ai peur de la contrainte, j’ai peur de me fixer des règles, parce que … je me mets des barrières, et j’ai pas envie de ça. J’ai envie de … laisser parler le spontané, et c’est aussi ce que j’ai fait sur Error 404, bien que ce soit … en fait l’engouement des concerts appartements m’a donné tellement de force, que j’ai eu envie d’écrire. C’est vraiment une envie d’écrire, mais j’avais pas envie de réfléchir forcément à la façon d’écrire. Très spontané en fait. Et il y a l’écriture automatique. Je pense que je suis plus fort en écriture automatique que sur la réflexion

J’avais lu dans une interview que tu disais que tu étais très lent à écrire…

Je suis très lent à écrire

Et que finalement là, pour Error 404, ça s’est fait très vite

En fait … c’est souvent ça. C’est le gars qui est contraint de faire quelque chose parce que … peut-être que c’est le même effet que quand une personne à un accident, et qu’elle arrive à dupliquer ses forces, à soulever une voiture à cause de l’adrénaline. Peut-être que je me mets dans des conditions pour pouvoir écrire d’une façon très spontanée, très simplement, et finalement, c’est tellement très proche de ce que tu es au fond que ça matche un peu, ça fonctionne.

Pour Error 404, cette rapidité, est-ce que ce n’était pas aussi une manière de laisser place à l’erreur ?

error404

Exactement ! Vraiment, tout est une erreur dans cet album. Je me suis dit « bon écoutes, viens, on met pas l’intro au début, c’est logique, on la met au milieu. Viens on met mon père sur la cover, c’est marrant. Viens… » En fait, on crée des erreurs. Il y a même dedans des erreurs de grammaire ! Mais bon, c’est pas grave, finalement ça passe parce que l’idée est forte.

Il y a aussi des prises de risques en terme musicalité qui me permettent de justifier l’erreur : l’album s’appelle Error 404. Si j’avais fait un son de zouk, je l’aurai assumé pleinement, parce que l’album s’appelle comme ça. Et finalement, en se permettant des erreurs, ça me montre que les gens sont aptes à écouter ça de moi, et me donnent la possibilité de donner des nouvelles couleurs à ma musique.
Malheureusement, c’est ce que je regrette un peu dans la musique rap actuelle : un artiste n’a pas le droit à l’erreur, et quand il est, on va dire, dans la catégorie rap hardcore, si demain il fait un rap un peu joyeux, on va dire « ça y est c’est un vendu ! C’est un commercial ! » Non, il faut permettre à l’artiste de pouvoir … il est pas que triste dans sa vie, il est pas que révolté dans sa vie ! J’ai des moments où je suis joyeux, donc laissez moi exprimer ma joie dans une musique, et peut-être que ce son va aller plus loin que d’autres. C’est ce que l’on a essayé de faire : de pousser la chose un peu plus loin pour se dire que le prochain album irait encore plus loin.

Dans Error 404, il y a le titre  En attendant , qui est presque une anomalie…

Ça, c’est une vraie erreur ! En fait, c’est moi qui ai fait le son, mais il ne ressemblait pas à ça au départ. Après Proof a mis les mains dedans. Peut être qu’on aurait moins dû mettre les mains dedans, parce que la version un, je la préférais un peu mieux, mais j’ai aimé prendre ce risque avec ce morceau là, parce que c’est un truc où on nous attend pas, avec cette petite écriture incisive qui… Le son, il est peut être dansant, mais ce que tu dis, c’est dur. C’est un peu comme le morceau A l’évidence  [présent sur l’album Sous France] : c’est très dansant. Même en concert j’aime bien la faire parce que les gens vont s’amuser dessus. Mais si vous écoutez vraiment le fond des propos, vous vous diriez « Merde ! On est train de danser sur le fait que les enfants sont en train de crever quoi ! »

Moi aussi j’ai dansé dessus en concert en faisant « lalalala » (rires)

Mais tu sais, c’est ce que j’aime ! Pourquoi ? Parce que tu donnes un sentiment et tu lui fais faire autre chose. Un morceau comme Meïla [présent sur l’album Sous France], c’est un morceau d’amour, fort, mais où j’insulte limite ma fille. C’est déroutant.

Brav – A l’évidence (album Sous France – 2015)

– LA POÉSIE – 

Dans l’intro de Post-scriptum [présent sur l’album Error 404], tu mets un extrait de Quatre mariages et un enterrement, où un des acteur récite un poème de W.H Auden [Funeral Blues]. C’est quoi ton rapport à la poésie ?

En fait, j’ai toujours été attiré par le fait de … la possibilité de … d’amener les gens dans un monde avec des mots. Je kiffe écouter des histoires. Ça me permet à moi de m’évader. En fait, c’est le voyage, je pense, que j’aime bien. Sortir de moi, de mon quotidien, et les mots ça aide. Je sais pas quel rapport j’ai à la poésie. J’ai du mal à comprendre la poésie mais depuis, j’ai compris que les mots ont un sens, mais que ce sens n’est pas défini, c’est à toi de le définir … l’arbre que tu entends, c’est toi qui le dessines dans ta tête. C’est un bon exercice, c’est très bon pour la santé mentale (rires).
Je kiffe les beaux poèmes. Quand j’avais été en Palestine, j’avais lu un peu des poèmes de Mahmoud Darwich et j’avais kiffé la façon dont il avait de prendre des positions dans son pays en guerre et de faire ça avec la poésie. Je trouvais ça beau. Je ne suis pas quelqu’un de très cultivé au niveau de la poésie. J’ai lu Maupassant, comme tout le monde, à l’école. On été contraint d’acheter le livre. Mais je sais pas… J’aime. J’aime écouter les histoires. J’aime bien.

Brav – Post-scriptum

– LES CONCERTS EN APPARTEMENT – 

bravappartComment t’es venu l’idée des concerts en appartement et pourquoi ?

Alors l’idée, elle est très simple. Pour moi le rapport à la musique, il est horizontal. Ça veut dire que, quand je j’écoute de la musique ou que je fais partager, je vois les gens à mon niveau, peu importe leurs conditions sociales. Je vois pas les artistes comme des stars, et j’avais envie d’avoir un rapport à cette musique, du moins à ma couleur musicale, d’une façon très simple. Où on pourrait organiser une réunion avec les auditeurs, et puis le faire avec eux sur un moment… Au départ, je voulais partir dans les rues, directement. Genre, donner rendez-vous à 14h à l’hôtel de ville , et puis je viens, je déballe mon truc. Comme un joueur de rue en fait. Sauf que pour faire ça, normalement, il faut des autorisations de la sous-préfectures, préfet de police … c’est contraignant parce que, selon la politique de la ville, on peut être refusé.
On s’est dit que le mieux, ce serait de se retrouver directement chez une personne, qui se porte garant de prêter les murs, et puis on s’occupe de tout.
Il y a plusieurs format de ces concerts appartements : il y a des concerts appartements où, si tu connais assez de monde, il n’y a que la famille, des amis, etc. Mais y en d’autres qui vont encore plus loin, et on devient une sorte de réseau social vivant : ils permettent aux gens d’internet de venir chez eux : « voilà Brav compte venir telle date à tel endroit, qui veut venir ? », et chacun apporte sa petite contribution et ils organisent un concert privé chez quelqu’un.
En fait, le concert, c’est qu’un événement dans la journée, parce qu’en général on est là avant, avec eux. Au début, c’est très froid, parce que les gens nous connaissent pas, ils appréhendent. C’est drôle, j’aime bien les taquiner. Le concert se passe et ça y est, c’est débridé, tout le monde se connait.
Y a des liens qui se font entre les personnes d’une même ville qui ne se connaissaient pas. Et puis ça permet de dédramatiser, de pouvoir compléter une phrase que j’ai pu dire et dont la personne n’a pas compris le sens et puis finalement « ah ouais, j’avais pas vu ça comme ça ».
Et puis ça m’enrichit énormément, ça m’humanise énormément aussi, parce que, quand t ‘écoutes les histoires des gens, comment ils t’ont découvert, ça t’apporte beaucoup de chose. C’est pour ça qu’ Error 404 a existé : j’avais juste à écouter les gens parler et puis je prenais des notes.

Présentation des concerts en appartement

C’était la question que je voulais te poser. Comment les concerts en appartements ont influencé ton travail sur Error 404 ?

J’avais juste à ouvrir les sens, c’est tout. Les gens ont quand même cette envie d’avancer et tu comprends qu’ils arrivent à relativiser même sur leurs conditions. Même pour moi : ça m’a permis aussi de savoir que les mots ont une puissance, tu peux sauver des vies. Il y a des gens qui n’ont même plus d’autorité parentale, mais par un texte de rap, peuvent changer leur vie ou leur façon de voir les choses. Tu accompagnes des gens dans des conditions, dans des souffrances, je trouve ça magnifique en fait. Même si demain je ne peux pas les aider tous, parce que je ne suis qu’un homme, ma musique a pu leur apporter un peu de réconfort. Je trouve ça beau.
Je pense que j’ai besoin des gens, pour moi, pour me permettre de garder mon humilité et les pieds sur terre. C’est un échange.
J’ai énormément d’empathie, même pour des gens qui ne sont pas bons. Je leur trouve des circonstances atténuantes. Ça devient chiant parce que « Ah mais non, le pauvre, laisse-le le pauvre ! », tu vois ? (rires)

J’ai l’impression que cette démarche des concerts en appartements s’inscrit dans la continuité de tout ce que tu as fait en Palestine, du livre de photos que tu as publié [La lune sans les étoiles]

Oui, il a été révélateur de pleins de choses. C’est la première fois où je prenais position sur un vrai débat. J’avais envie de faire quelque chose de concret, et ça a donné peut-être un sens à pleins de choses. Je le faisais avant, mais c’était pas des choses palpables, tu vois ? Quand tu œuvres pour une association, que tu fais des dons, c’est facile : tu as juste à cliquer sur Internet. Même s’il faut le faire, mais là c’était quelque chose que je portais vraiment : il y a ton nom associé.
Les gens à qui on a donné l’argent – je les ai pas rencontré, parce que j’ai pas eu le droit d’aller à Gaza, mais au départ c’était avec une association avec des enfants que j’ai rencontrés, donc je savais à qui allait l’argent au final. Être parrain de ce genre de chose, c’est une responsabilité, et d’avoir réussi à mener à bien ce concept de livre, avec la toile aussi qui est là [il montre la peinture « Palestindian » réalisé par l’artiste Ebola, accrochée sur le mur du studio], le titre de Médine qui s’est greffé [Gaza Soccer Beach], on se dit qu’au moins, on a réussi quelque chose, qu’on pourrait faire mieux encore, mais au moins on a pas laissé, on a pas abandonné. Et puis les gens se sont mobilisés, et je suis content d’avoir réussi à cristalliser ça. C’est une fierté pour moi ce livre, il a une forte symbolique.

la-lune-sans-les-etoiles

Couverture du livre photo La lune sans les étoiles. Pour en savoir plus sur ce projet : https://fr.ulule.com/lalune-sanslesetoiles/

– L’IMAGE – 

Tu es vidéaste et infographiste pour Din Records. Quelle place tient l’image dans ton travail ?

Je crois que c’est dans le travail de tout le monde. La musique est devenue visuelle. On écoute plus, on regarde un clip. Ça, je l’ai compris très tôt. Ça doit être 50% d’une carrière.
Je connais les codes parce que j’ai galéré. Je suis autodidacte depuis le début. J’ai fait une formation de deux mois, je crois, dans un centre, mais c’est mon seul rapport avec la formation à l’infographie. Le reste a été appris sur le terrain.
J’ai vu le début de l’infographie rap au Havre, parce que, au départ, quand j’ai commencé l’infographie, Din Records était en recherche de pochettes de disques, sauf qu’il y avait personne, à ce moment là, sur la ville du Havre, pour réaliser des pochettes de disques dans notre esprit. C’était des gens qu’on appelait de l’extérieur, mais c’était des gens qui n’avaient pas de culture rap, parce que ça n’existait même pas, c’était d’autres cultures. Donc on a eu de la chance d’avoir des personnes assez ouvertes pour créer l’univers, mais on était quand même assez contraint. Donc je me suis lancé dedans.

J’ai toujours kiffé faire des montages photos. Et puis, après, il y eu le début de l’appareil photo qui fait des vidéos, et j’ai commencé comme ça.
C’est une force. C’est vraiment un outil. C’est même destructeur. C’est une arme en fait. La vidéo est vraiment une arme. Je fais un peu d’effet spéciaux, je sais que retoucher une photo… on fait dire ce qu’on veut à la vidéo.
Et je me sers de tout ce que ce je connais. J’ai un univers que j’assume pleinement maintenant, et c’est toujours bien de pouvoir discuter, parce que bien que j’appelle un autre réalisateur, qui s’appelle Florin de France – en général, pas pour tous les clips, parce que le dernier clip [Délirium Tremens] a été fait par un jeune nantais qui s’appelle Inoussa – comme j’ai le vocabulaire, c’est très facile de parler avec eux. Par exemple, je veux ce cadre-là, on discute, je veux des bandes anamorphiques etc, je veux ça…et ils comprennent. Donc, je n’ai pas un rapport de force, mais une facilité de réaliser l’image comme je la vois, et c’est peut-être le plus dur pour un artiste de réaliser, de proposer une musique dans un univers, avec une imagerie qui correspond à cet univers, mais qui est tout à fait différente. Donc j’ai cette chance là, c’est vraiment ma force.

Tu peux mettre ta vision

Ma vision, même si elle peut-être complètement différente, les gens s’attendaient à un autre clip, mais c’est du Brav en fait, c’est un esprit Brav. Et ça c’est une force que j’ai..

Brav – Delirium Tremens (album Error 404)

Oui, parce que tous tes clips sont assez décalés, en fait. Comme ceux des autres artistes de Din Records en général. Il y a des imageries qui sortent complètement des codes du rap, même du clip français en général.

On a toujours eu cette politique là, de toujours de donner du contenu. Même si demain on avait un texte qui est complètement vide, on doit se donner la petite référence qui va permettre aux gens d’être contents d’avoir trouvé ce clip parce que, ça, ça va apporter autre chose.
Je ne suis pas tout seul, on a des idées… Moi je propose mes idées, « voilà pour ce titre là, j’ai telle référence », et après il y a Alassane Konaté [Sals’a], qui est le directeur de Din Recordsd, qui va me donner des idées, comme il le fait quand j’écris, parce que moi, j’écris instinctivement, mais il y a peut être des phrases ou alors des sujets dans un thème que j’ai oublié de traiter : « Tiens t’as oublié de parler de ça », « ah bah, je devrais la remettre là »…

– LE HAVRE ET DIN RECORDS – 

Vous avez un vrai travail collaboratif

Oui, c’est très collaboratif ! Médine peut passer écouter un morceau et dire « j’ai pas compris quand tu dis ça », et il me donne son ressenti et son ressenti il est quand même assez … enfin, comme on se connait tellement bien, que, comment dire … que les sensibilités de chacun, on les connait. Si demain, lui il a été touché parce que j’ai fait ça, je sais pourquoi, je sais sur quoi il faut que je rectifie, ou ce sur quoi il faut que je travaille. « Ouais, j’aime pas quand tu fais ça », mais je connais sa sensibilité, je sais qu’il va être pudique sur tel truc, donc peut être que j’ai été trop loin, donc on revient un peu dessus.
On a cette chance d’être tous ensemble, j’ai mes frères [Proof et Général] qui travaillent sur les albums, j’ai Tiers-Monde qui est aussi présent, j’ai Julien [Thollard], bon lui est à Paris, qui est un autre de mes directeurs artistiques et qui donne son avis… Lui c’est un jeune qui connait Din Records depuis qu’il a l’âge de 13 ans. Aujourd’hui, il a 25 ans et il est chef de projet pour Din Records. C’est quelqu’un qui nous connait depuis nos débuts mais en tant qu’auditeur. Il vient de Toulouse et il nous connait parfaitement, il sait où chacun arrive à se situer, ce que les gens attendent de nous, ce qu’ils aiment de nous, donc « tiens tu devrais faire une phrase sur ça, ça fera référence à un autre truc ». On a cette chance.

La ville du Havre influence-t-elle ton travail ?

Le Havre a une couleur un peu différente. Il a toujours été … pas exclu, mais à côté. On est à côté de Paris. On connait le mouvement parisien, on gravite à côté. Pour aller à un rendez-vous, ou même connaître la scène parisienne, on a juste à faire deux heures de route et on y est, mais on n’est pas des parisiens. On est pas hermétique à leur vision mais un peu quand même (rires). Et le Havre est un village : tout le monde se connait. Les jeunes qui sont là aujourd’hui, je les ai eu en atelier quand ils étaient tout gamin.
Je pense que c’est l’histoire de la génération d’avant, celle de mes grands frères, qui a influé sur toutes les autres équipes du Havre.
Proof et Sals’a sont les membres du groupe Ness & Cité. Ils avaient sorti leurs deuxième album en tant qu’indépendant (on avait réussi à construire une structure de distribution en France. On était référencé dans les Auchan et ils vendaient plus de 6000 CD ! C’était beaucoup 6 000 CD pour des indépendants !) et ils ont décidé de tout arrêter. Ils ont dit « écoutes, nous ça sert à rien, on pourrait aller plus loin, on pourrait vendre plus de CD », mais ils ont dit : « non, on arrête tout, on va se concentrer sur les petits frères » donc qui sont : moi, Tiers-Monde, Médine.
Il y avait d’autres membres qui aujourd’hui se sont développés dans d’autres activités, mais d’autres membres sont venus comme Alivor. Oumar était un gars de ma génération mais qui est arrivé beaucoup plus tard.
Et depuis, Sals’a gère le business, on va dire, comme directeur artistique de Din Records, et Proof c’est toute la partie musicale. Et je pense que les autres équipes ont toujours connues ça parce que Sals’a il n’est pas avare de conseils, il a rencontré tout le monde. Dès que quelqu’un a besoin d’un conseil, ils viennent le voir : « comment t’as fait pour monter ? » « tu veux un contact ? » « tu veux aller sur Booska P ? Tiens je l’appelle. Tu y seras la semaine prochaine.». Donc les gens ont quand même un respect, et je pense que la façon de travailler, la méthode qu’on a de faire, elle a peut-être donné à d’autre l’envie de faire la même chose.

On avait fait un DVD qui s’appelle Le prix de l’indépendance  – je sais pas s’il m’en reste un ici pour t’en offrir un. Tu vas voir, c’est très vieux ! Tu vas nous voir avec des têtes de bébés et tout ! – où on explique, pas comment monter son label, mais la manière Din Records, donc : le label, la distribution, Brav fait de l’infographie, Médine il était chargé de…il faisait quoi Médine ? Je crois qu’il faisait la comptabilité à Din Records au départ ! … Non, c’est Tiers-Monde qui faisait ça ! Il faisait les papiers, je me rappelle.
En fait, on avait une association, on avait tous des emplois d’avenir dedans et on a commencé à se développer, et plus ça allait, plus l’artiste prenait place. On a commencé à se faire des cachets d’intermittents, donc d’autres gens ont pris le rôle et puis voilà. Ce DVD a fonctionné partout ! Aujourd’hui des groupes comme Nekfeu nous en parle. Pour eux, c’était des modèles. C’est drôle de voir des gens réussir et quand ils parlent avec toi, ils t’ont comme modèle alors que non « aujourd’hui c’est toi le modèle ! » (sourire)

(pour voir la deuxième partie : http://www.dailymotion.com/video/x4orh8_reportage-le-prix-de-l-independance_news )

Ce qui m’a marqué, que ce soit dans des tes interviews ou dans celle d’autres artistes de Din Records, mais aussi dans le documentaire qui a été fait sur la scène rock havraise [Le Havre cité rock, de Jean-Marie Châtelier (à voir ici)] c’est l’idée de ne pas faire de compromis . C’est une intégrité que je n’ai pas retrouvé dans d’autres villes, dans d’autres scènes. C’est un peu « bon bah, c’est pas grave si on ne perce pas, tant qu’on peut en vivre »

C’est vrai mais je ne sais pas à quoi c’est dû. Quand j’ai regardé le documentaire, j’étais super content. Je l’avais republié sur facebook, j’étais grave content [dans le documentaire, on voit Dominique Comont , chanteur des City Kids, avec qui Brav travaille] !
C’est vrai que, je sais pas… La musique havraise a quand même comme une particularité. Je sais pas, ça doit être l’air marin (rires). C’est peut être dû à l’histoire du Havre, je pense. C’est une ville ouvrière, bien qu’aujourd’hui ça ressemble plus à une ville cosy (rires). Mais il y a toujours les usines qui plombent l’ambiance. Je sais pas, je ne pourrais pas t’expliquer.

– LE DOUBLE TYLER DURDEN – 

Brav – Tyler Durden (album Sous France – 2015)

Tes clips proposent toujours une seconde lecture au titre. Est ce que tu penses au clip avant, pendant ou après ?

J’ai pensé au clip depuis longtemps, j’ai tous mes clips dans ma tête. En fait, j’écris des clips dans ma tête et je réfléchis à quels morceaux pourraient coller dessus. Et je me dis que ça le fait quand, par exemple, on écoute Tyler Durden [présent sur l’album Sous France] : si demain j’enlève la musique, est-ce que ça raconterais quand même l’histoire ? Et c’est ce que j’aime. Je me dis que peut être un jour, quelqu’un va allumer sa télé, il n’y aura pas de son mais il va se dire « c’est quoi ce clip de rock ? » et puis finalement, quand il écoute, c’est du rap, et il ne comprend plus rien. Et c’est la même chose que … tu contredis une pensée, ou tu contredis un fait établi. Tu renverses tout, tu renverses les codes, tu joues sur la bipolarité de l’image (rires).

Comme Tyler Durden en fait

Toujours !

C’est vraiment ta référence

C’est ma référence ! J’ai lu ce livre, j’ai vu ce film une bonne centaine de fois je crois. Je l’ai vu en suédois, je l’ai vu en allemand – je parle pas allemand, je parle pas suédois – avec les sous-titres, et ça change un peu, c’était marrant.
figth clubEn fait, c’est la philosophie de ce personnage, c’est la complexité des dialogues. Et puis l’association avec David Fincher… David Fincher est un réalisateur que j’apprécie de fou. Mais quand tu comprends la fin – Tu l’as vu ? Je vais pas te spoil ? – quand tu comprends à la fin qu’il n’existe pas, et que tu le relis et tu te rends compte que c’est un monologue… Que le personnage d’Edward Norton ne discute avec personne, en fait…
Et il y a pleins de petites références. A un moment donné dans une baignoire, les personnages discutent et disent : « t’aimerais tuer qui ? » « j’aimerais tuer mon père » et il raconte sa vie et l’autre il lui dit : « moi aussi, moi aussi », et quand tu te rends compte, que tu sais que c’est la même personne, et qu’il raconte la même vie… La théorie de Jack, aussi, c’est magnifique.
Y a le deux qui est sorti, je l’ai acheté, direct.
Aujourd’hui, c’est un peu ça : on veut tous plaire. Le gars, il est tellement frustré qu’il a inventé un personnage qui plait : lui c’est un looser, l’autre tout lui réussi et il va lui apprendre que tu peux réussir ta vie seulement quand tu ne seras attaché à rien. Et c’est un peu ça, quand finalement tu n’es pas attaché aux choses, t’as moins mal quand elles partent, elles cassent, et ça te libère de pleins de choses. Y a des gens, demain tu leur retires leurs iphone, ils sont perdus. Je suis un enfant de la surconsommation et je travaille sur moi pour ne pas être esclave de ça, tout simplement. Donc j’enlève tout ça.
Et, finalement, c’est ça : apprends à vivre avec le strict minimum, l’essentiel, la vie humaine, les gens. Le vrai, tu ne pourras pas mentir sur ça.

On sent que Tyler Durden a beaucoup de place, qu’il y a une création d’un double.

On a tous un double, tu vois. Renaud / Renard, Gainsbourg/ Gainsbarre… Tout le monde a son double. Je suis celui que j’ai envie d’être, et je me force même à être mieux que ce que les gens attendent de moi. Par exemple, la façon que j’ai de me tenir avec les gens, c’est très respectueux, mais peut-être qu’au fond de moi, j’ai envie de péter un câble de ouf, que j’ai envie de traiter la mère de tous ceux qui nous gouverne aujourd’hui, et je pourrais le faire dans une musique, tu vois ? Je me contiens. Alors j’essaye de trouver des phrases qui soient fortes sans être dégradantes, même pour ces gens là, parce qu’en fait j’en veux pas à leurs mères (rires).
Je suis quand même quelqu’un de très impulsif, je peux avoir des comportements, des débordements… Ce que je donne aux gens, la manière que j’ai de me comporter, c’est ce que je veux qu’on retienne de moi, mais au fond je suis quelqu’un de torturé, de beaucoup plus … de beaucoup plus … peut-être même sombre, tu vois ? Je dis des insultes mais j’en dirais moins en public, je me tiens. Donc j’ai toujours un double.

C’est une chose qui m’a beaucoup marquée en écoutant Sous France et en écoutant Error 404, et de t’avoir vu en concert par ailleurs : ton flow est assez dur, et ce que tu racontes est dur, mais dans tes concerts, se dégage, comment dire, une certaine douceur…

Mais c’est ça ! Et tu sais quoi, les gens me le renvoient, parce que moi, dans ma tête, j’ai écris des albums qui sont quand même sombres. Quand j’écoute mon album, c’est pas un album pour zouker. Mais les gens ont en tiré une force très positive, finalement. Le nombre de messages de gens qui me disent « grâce à toi… », et je me dis « hé mais les gars, vous savez que l’album est quand même sombre, c’est dur. Votre vie, ça doit être de la merde, les gars ! » (rires).
Et puis … je ne sais pas… Dans mon humour, j’ai toujours été attiré par l’humour noir : Gaspard Proust… Et bien avant. Au départ, Tyler Durden, si ça n’avait pas été Tyler Durden, j’aurai voulu l’appeler Andy Kaufman (1) [humoriste américain (1949 – 1984)]. C’est le même personnage : c’est quelqu’un de très cynique. Finalement, il est tellement loin dans son délire, que les gens ne savent pas s’il rigole ou pas. Même quand il est mort, sa femme a dit « Il va revenir » parce qu’il avait dit un jour qu’il reviendrait. Et ils l’attendaient ! Il devait revenir y a deux ans, je crois. En fait, le gars est tellement sincère que tu vas le croire.
J’ai toujours eu ces références là. Je rigole de choses très dures, où on doit pas rigoler, mais ça me fait rire. C’est pas pour me moquer, mais j’ai besoin de rire. J’ai besoin de rire, malgré tout. Sinon, je me sens pas bien.

– L’ANGLETERRE ET LE ROCK – 

Je ne sais pas si c’est seulement moi, mais je trouve que ta façon de travailler les clips, les images, le son, est très … britannique

Très britannique ! Ça, je le dois à la culture rock. J’aime beaucoup le rap, je suis un enfant du rap, mais je n’ai jamais écouté que du rap. J’ai toujours été attiré par des musiques très anglo-saxonnes. Je suis un fan de … bon, Coldplay, moins maintenant … mais j’ai tous les albums de Queen, j’ai tous les albums de Cure, Pink Floyd, Radiohead… Et pour moi, la plus grande musique, on va dire – j’ai pas vraiment fait le tour du monde, peut-être qu’en Asie, c’est autre chose – pour moi, la musique occidentale, la plus grande révolution musicale, elle vient d’Angleterre. Musicalement, dans la façon qu’ils ont de faire de la musique, la sensibilité, le fait de pas se prendre au sérieux. En fait, ils sont sérieux dans leur façon de faire, mais ils ne sont pas sérieux dans leurs propos. […] Ils ont cette sensibilité là …The Servant, The Verve … même les Beatles ! Ils ont un morceau : Girl, pffff… Il est magnifique quand ils le font !

Là, tu vois, actuellement, je suis en train de voir pour travailler avec Cali, parce que pour moi Cali, c’est le chanteur des Cure. Il a les mêmes intonations de voix.

The Cure – Close to me (album The Head on the Door – 1985)

J’aurai voulu apprendre l’anglais, enfin, je suis en train d’apprendre l’anglais, pour pouvoir en faire plus tard. J’aimerai faire des chansons en anglais. Normalement, pour Error 404, on devait aller enregistrer un morceau à Abbey Road, mais … pas eu le temps. On va remettre ça plus tard. Mais j’aimerais bien prendre un peu l’esprit.

Je trouve l’Angleterre très proche du Havre, finalement : c’est très ouvrier, le climat c’est le même que chez nous, donc on n’est pas dépaysé (rires). Et puis, je sais pas, je suis attiré : les films anglais, l’humour anglais, l’ambiance, les murs… C’est tout une culture que je kiffe. Les sons américains, c’est les sons américains : c’est des gros moyens. Les sons anglais n’ont pas les moyens, mais c’est des grosses idées. Et ça, c’est ce que je kiffe.

Je ne sais pas si ça fait partie de tes références mais le clip de Tyler Durden

Orange Mécanique [film de Stanley Kubrick – 1971. Bande annonce ici]

Il m’a fait aussi pensé, bizarrement, au film This is England[film de Shane Meadow – 2006. Bande annonce ici]

Tout à fait ! Dans l’album Sous France, y a un morceau qui s’appelle Dr Martens. Quand j’ai écrit sur le skin, je me suis fait tous les films anglais, jusqu’à à être barré dans un délire. Je me suis tapé tous les Antifas, tous les films sur l’Angleterre comme This is England, pour rentrer dans le personnage.

Je me suis fait la culture punk en même temps, parce que ça découle aussi de ça. Et donc, j’avais fait un morceau punk, mais qui n’est pas sorti. Il faut que je réécrive le texte parce qu’il faut prendre le temps d’apporter le bon texte.
Mais c’est un bon punk total, il faut juste attendre un peu.

Propos recueillis le 25 juillet 2016, au Havre

____________________

(1) Le film Man on the Moon de Milos Forman, avec Jim Carey,  retrace la vie d’Andy Kaufman (voir la bande annonce ici)

Pour voir Brav en concert (ce que je vous conseille fortement), voir les dates ici : https://www.facebook.com/Bravworld/photos/a.265577806007.151097.250955696007/10153644587821008/?type=3&theater

abbé pierre

Vous pouvez aussi participer au nouveau projet solidaire de Brav, en collaboration avec LSA Act, en achetant ce T-shirt à l’effigie de l’Abée Pierre. Tous les fonds récoltés seront entièrement reversés à la fondation Abbé Pierre lors du concert Abbé  Road, à la Cigale, le 17 octobre 2016. Pour plus d’informations sur ce projet : http://din-records.com/boutique/t-shirt-abbe-pierre

Publicités

Une réflexion sur “Entretien avec Brav : « J’avais juste à écouter les gens parler et puis je prenais des notes »

  1. Pingback: Merci | Mouise Bourgeois presents

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s