Billet

état d’urgence #1

À une terrasse de café sur la promenade de la plage, 26 juillet 2016 

Ça fait une bonne demi-heure que les quatre gamines jouent à un mélange de foot, de rugby et de balle au prisonnier. De ce que j’ai compris, le ballon s’envoie alternativement à la main et au pied, l’adversaire peut devenir d’un coup la coéquipière, et une action se termine soit par une roue, soit par une galipette. De loin, c’est dur de se dire qu’il y a des règles à leur jeu, tant il parait anarchique. Mais à les voir compter très sérieusement les points, il y en a sûrement.
En voyant la plus grande des quatre filles tourner autour de ses camarades, les bras levés et les doigts formant le V de la victoire, j’en conclus qu’elle a gagné. Mais quand les trois autres se mettent à l’imiter, je n’en suis plus si sûre. Au fond, qui s’en soucie ? Elles, en tout cas, ont l’air de s’en foutre complètement.
Le match, quant à lui, est terminé, et le conciliabule, pour décider quoi faire maintenant, commence. Après quelques minutes de discussion, elles décident d’aller à l’aire de jeux en face et se mettent à courir dans sa direction.
Trois militaires et un policier municipal, faisant leur ronde sur la promenade, se trouvent entre elles et l’aire de jeux. S’il y a du monde devant et derrière eux, on dirait qu’un cercle invisible les sépare de la foule qui n’ose pas s’en approcher.
Plutôt que de contourner les militaires, la petite bande s’arrêtent net pour les laisser passer. Les armes sont à hauteur de leurs yeux et elles les regardent avec inquiétude. Elles n’ont jamais dû voir d’armes de toutes leurs vies. Ou peut-être à la télé. Ou au cinéma. En tout cas, pas en vrai. Elles ne regardent même pas les militaires et le policier (qui se gratte le ventre, l’air bonhomme). Non. Leurs yeux restent rivés sur les armes.
Celle qui tient le ballon entre ses bras, le serre plus fort contre elle, comme on le fait avec une peluche.
Face à ces quatre gamines, les militaires paraissent immenses. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ce contraste me choque.
Eux ne semblent pas les avoir remarqué. Ou peut-être que si. En tout cas, ils ne posent pas un seul regard sur elles et continuent leur ronde.
Les quatre gamines se remettent alors en route vers l’aire de jeux, traversant la foule qui s’est reformée derrière le passage des militaires. En marchant, cette fois.

Au même moment, à la terrasse du café où je me trouve, une petite fille d’à peine six ans demande à son père, en regardant les militaires passer, si c’est vrai qu’il y a eu un attentat le jour même. Le père, en pleine discussion avec son pote en face, balaie l’air avec sa main et lui répond un vague oui oui. Puis, après un bref silence :
« – Papa ?

Papa ?

Ça veut dire quoi Attentat ?
– Bois ton coca, papa discute« 

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