Billet

La mobilisation au Havre contre la loi travail

[CertainEs d’entre vous le savent déjà :  je vis au Havre. Depuis quelques semaines, la ville fait la Une des médias et le gouvernement n’a pratiquement que son nom à la bouche. Il faut dire que les deux semblent découvrir son existence. Beaucoup d’articles ont déjà été écrit sur les grèves, la plupart pour chouiner sur la pénurie de carburant. La couverture médiatique augmentant, des ami-e-s sont venu-e-s me demander comment ça se passait ici. Je me suis dit que si ça les intéressaient, ça pouvait aussi en intéresser d’autres. D’où ce billet.
Je ne prétends pas du tout faire un travail journalistique, mais simplement de raconter la mobilisation au Havre de mon point de vue qui, comme son nom l’indique, est subjectif et forcément partiel]

manif 31 mars

Manifestation du 31 mars – Le Havre 

Ces derniers jours, le centre ville du Havre semble être comme en suspens. Les rues ne sont pas désertes mais il y règne cependant une atmosphère de week-end. S’il y a moins de voitures, le nombre de vélos dans les rues a, par contre, sensiblement augmenté. Une conséquence de la pénurie de carburant ?
Hors les jours de manifestations, il est dur de se rendre compte de la mobilisation quotidienne à partir du centre-ville, qui est situé au nord du canal de Tancarville et des différents bassins lui faisant suite jusqu’à la Manche. Le Port et la zone industrielle, où se joue le gros de la mobilisation, se situent au sud du canal, et y accéder est difficile. Parce que c’est loin, que c’est immense et, surtout, qu’on n’y rentre pas comme ça. Les accès à la CIM (le dépôt pétrolier du Havre), par exemple, sont strictement contrôlés car c’est un site Seveso qui cumule Vigipirate et ISPS (Code international pour la sûreté des navires et des installations portuaires).

Loin de faiblir, le mouvement s’intensifie de jour en jour. A chaque manifestation, le nombre de personnes défilant augmente par rapport à la précédente. Le 26 mai, nous étions 30 000 manifestantEs. Dans une ville qui compte environ 170 000 habitantEs, c’est beaucoup.
L’unité de l’intersyndicale du Havre (CGT – FO – SUD – UNEF) depuis le 9 mars, ainsi que le travail quotidien d’information de chaque syndicat dans les entreprises, y sont pour beaucoup dans ce succès. Les propos de Manuel Valls déclarant être prêt « à ordonner aux forces de l’ordre de lever les blocages de ports, raffineries et aéroports« , et l’arrivée de camions de CRS et de gendarmes mobiles dimanche dernier (1), aussi. Au lieu de susciter la peur, cela a, au contraire, renforcé encore un peu plus la mobilisation. Pour l’instant, les forces de l’ordre se tiennent à l’écart que se soit dans les manifestations ou à la CIM. Etant en grève, une intervention des forces de l’ordre à la CIM parait improbable (mais pas impossible) car cela signifierait que la préfète et le gouvernement ne respectent pas le droit de grève (2). Et si elles venaient à intervenir lors des manifestations, comme on peut le voir dans les autres villes, la réponse en face ne se ferait pas attendre.

Le Havre est une ville ouvrière et les combats syndicaux sont quotidiens. Les travailleur-se-s, par exemple, de chez Sidel à Octeville-sur-mer, que l’on peut voir aujourd’hui en manifestation contre la loi Travail, sortent à peine d’un combat contre un plan social où ils ont réussi à faire descendre à 92 le nombre d’emplois supprimés, au lieu des 200 prévus initialement. Durant ce combat, ils ont pu compter sur le soutien « [des] dockers  [et des] commerçants qui ont apportés tous les jours des denrées pour qu’[ils puissent] tenir« . Comme aujourd’hui les grévistes de la CIM peuvent compter sur le soutien des Dockers, de Chevron, des Territoriaux … et vice-versa. L’intersyndicale ici n’est pas une pose.

A l’assemblée générale de l’intersyndicale du 26 mai, il a été rappelé avec force que personne ne devait juger celles et ceux qui n’avaient pas réussi à maintenir la grève dans leur entreprise. Parce que tout le monde sait qu’une grève, c’est dur : moralement, financièrement, physiquement. Et quand ton syndicat est minoritaire dans ta boite : c’est pire.
Certains sont en grève depuis plus de 10 jours. Je vous laisse compter ce qui peut rester à la fin du mois sur la fiche de paie. Un indice : pas grand chose.
Et puis, en face, des stratégies, le plus souvent illégales, sont mises en place pour contrer les grèves : obligation de prise de jours de congés, heures supplémentaires, travail effectué par les salariéEs non grévistes, même lorsqu’ils n’ont pas les compétences requises, etc. Des pétitions contre la grève, soutenues par le patronat local, commencent aussi à circuler, et la CFDT tracte pour la loi dans les entreprise.
Alors tout le monde discute : comment aider ? Si untel continu la grève, untel, qui dépend de l’activité de l’entreprise du premier, n’aura, de toute façon, plus de quoi travailler, non ? On peut peut-être aller soutenir physiquement ? Et pour ceux qui sont en grève, des caisses de solidarité ? Il ne faudrait pas que toute la mobilisation tienne sur quelques uns, ils vont s’épuiser et c’est eux qui se prennent tout dans la gueule…Il faut continuer à informer sur la loi, encore et encore ! 

Malgré tout le travail de sape orchestré par les politiques et les éditorialistes – qui osent parler de terrorisme pour parler des grèves (!) – une grande partie des havraisEs soutient le mouvement. A la manifestation du 26 mai, par exemple, des personnes, de leurs fenêtres et balcons, applaudissaient les manifestant-E-s, tandis que d’autres se joignaient spontanément au cortège. Du jamais-vu selon un syndicaliste.

manif31mars2

Manifestation du 31 mars – Le Havre

La présence de médias nationaux aux deux dernières manifestations prouve que le Havre est aujourd’hui au centre des attentions. C’était d’ailleurs assez amusant de voir les caméramans courir pour filmer l’arrivée du cortège des dockers à la manif du 26 mai. A la décharge des journalistes, il faut avouer que voir débarquer 2500 personnes, en rang serré, gilet rouge du syndicat sur le dos et au son des tambours, c’est impressionnant. Comme le dit Mathilde Goannec, journaliste à Médiapart, sur twitter :  « Et là, je peux te dire, t’as pas envie de déconner ».

Plus que les médias, c’est surtout la présence à la dernière manifestation, d’étudiantEs de différentes universités parisiennes et des membres de Nuit Debout Paris, qui a impressionné. Pendant qu’une des étudiantes prenait le micro, pour un discours qui a été très applaudis, un manifestant à côté de moi disait, assez ému et fier : « Tu te rends compte, des étudiants de Paname qui viennent nous voir, nous« .
Cette présence des étudiantEs de Paris fera même dire à un intervenant lors de l’AG intersyndicale, sur le ton de la blague : « Pour la manif nationale du 14 juin, au lieu de monter à Paris, les gens pourraient peut-être descendre sur le Havre, non ? »
Et pourquoi pas ? 🙂

***

(1) dimanche 22 mai
(2) En outre, on ne verrait pas bien à quoi servirait une intervention des forces de police. Comme l’explique Patrick Colibert, délégué du personnel à la CIM, dans une interview publiée sur le site Révolution Permanente : « On a eu la pression parce qu’il y a eu Fos-sur-Mer qui s’est fait dégager par la police. On croyait que ça allait être pareil au Havre, mais en même temps chez nous il n’y a pas de camions. Tout passe par pipeline. Donc même s’ils viennent nous dégager, de toute façon ça sera pour faire rentrer qui ? Des non-grévistes ? Si des non-grévistes rentrent, nous on rentre. Et tôt ou tard il va bien falloir qu’on retravaille ensemble. Donc ils ne touchent pas à notre outil de travail. Nous, M. Valls disait qu’il voulait nous réquisitionner alors qu’ils n’ont pas le droit. L’OIT, l’Office International du Travail, qui a condamné la France en 2010, parce qu’ils voulaient nous réquisitionner.« 

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