Rock : nom féminin

Rock : nom féminin – X RAY SPEX et POLY STYRENE

Voici (enfin !) le deuxième « Rock : nom féminin » ! Aujourd’hui, je vous parle de punk anglais avec les X Ray Spex et leur chanteuse Poly Styrène.

(Je vous laisse apprécier mon accent anglais et mon magnifique « double v si toux » pour WC2…Vous êtes contentEs hein. Moi aussi)

Je vous mets le texte juste en dessous, avec des notes, une bibliographie, des hyperliens et même quelques corrections.

 

Les années 70 en Grande Bretagne signent la fin de la période dite de l ’âge d’or d’après-guerre – qui est l’équivalent, pour simplifier, des Trente Glorieuses françaises. C’est une époque marquée par la désindustrialisation du Royaume, une augmentation du chômage, un ralentissement de la croissance et une forte inflation – ces deux derniers étant des conséquences plus ou moins directes de l’augmentation du prix du pétrole et des matières premières, suite au premier choc pétrolier qui débute en 1971, et s’accélère en 1973.
Pour contenir cette inflation, le gouvernement travailliste, de centre gauche donc, décide de s’attaquer aux dépenses publiques. Ce virage néo-libéral des politiques publiques est renforcé en 1976 par l’intervention du FMI – c’est à dire le Fonds Monétaire International – qui, en échange d’un prêt, impose au gouvernement britannique un plan d’austérité.
En réaction à ce changement de politique économique et social, cette décennie sera marquée par de nombreux conflits sociaux, qui trouveront un point culminant en 1978 lors de « l’hiver du mécontentement », où toute une série de secteur, autant privé que public, se mettront en grève.
Parallèlement, cette décennie est aussi marquée par une intensification et une militarisation du conflit nord-irlandais, suite, notamment, au massacre du 30 janvier 1972, connu sous le nom de Bloody Sunday, où 15 personnes désarmées (1), et majoritairement âgées de moins de 20 ans, furent abattues par l’armée britannique, lors d’une manifestation pacifique à Derry (aussi appelée Londonderry) en Irlande du Nord (2)

[U2 – Bloody Sunday (1983)]

Cette intensification du conflit aura pour conséquence la multiplication d’attentats meurtriers de la part de l’IRA provisoire, autant sur le sol nord-irlandais* qu’anglais. Scission de la frange de la 1er IRA (armée républicaine irlandaise), l’IRA provisoire est une organisation paramilitaire qui, de 1969 à 1997, militait pour l’indépendance complète de l’Irlande du Nord vis-à-vis du Royaume uni. Le parlement anglais votera à partir de 1974, et jusqu’en 1989, une série de lois, regroupées dans le Prevention of terrorism Acts, donnant un cadre législatif à la lutte contre le terrorisme. Étendant très fortement les pouvoirs de la police, cette série de lois autorisaient, entre autre, l’arrestation de personne sur simple soupçon, sans mandat et la garde-à-vue, initialement autorisée à 48h,pouvait s’étendre jusqu’à sept jours.
Cette décennie pré-tatchérienne est aussi marquée par la montée de l’extrême-droite qui s’impose peu à peu dans les urnes et dans les esprits, entraînant une augmentation significative des agressions racistes. Je reviendrai plus précisément sur ce point plus tard.
C’est dans ce contexte de violences sociales, économiques et politiques qu’un mouvement musical va apparaître à partir de 1975 : le punk anglais.

(*et sur le sol irlandais)

[Sex Pistols – Anarchy in the UK (1976)]

On considère souvent que le punk était né en réaction à un certain embourgeoisement du rock et qu’il essayait de retrouver l’urgence et le non professionnalisme de ses débuts. C’est omettre la grande richesse musicale des années 70, tant dans le rock que dans d’autres styles musicaux, et qui seront autant d’influences pour le punk. Par contre, son émergence n’est pas étrangère à l’embourgeoisement de l’industrie musicale, ce qui n’est pas la même chose.
Rompant totalement avec l’idéologie hippie et flower power, considéré comme un délire de bourgeois, le punk était, du moins à ses débuts, une musique portée par les excluEs du rêve anglais, pour les excluEs de ce rêve.

[Sex Pistols – God save the queen (1977)]

La scène punk anglaise comptait de nombreux groupes féminins – plus nombreux que le laissait entendre l’industrie musicale de l’époque et que le laisse entendre aujourd’hui les historiens du rock – et si celui dont je vais vous parler aujourd’hui ne l’est pas entièrement, son influence sur l’ensemble de la scène en fait un des groupes les plus notables de la période punk 77.
Bienvenue sur Rock : Nom féminin, aujourd’hui je vais vous parler des X Ray Spex et de leur chanteuse Poly Styrene.

***

Née en 1957  à  Bromley, de parents anglais et somaliens, Poly Styrene, de son vrai nom Marion Elliot, débute dans la musique en enregistrant en 1976, et sous le nom de Mari Eliott, la chanson reggae « Silly Billy », qui ne connaîtra pas le succès.

[Mari Eliott – Silly Billy (1976)]

En juillet de la même année, après avoir assisté à un concert des Sex Pistols à Hasting, et s’être dit que si eux pouvait le faire, pourquoi pas elle, Poly Styrène décide de monter, à son tour, un groupe de punk. Elle passe alors une petite annonce et s’entoure deJak Airport à la guitare, Paul Dean à la basse, Paul ‘B. P.’ Hurding à la batterie, et Lora Logic au saxophone. Cet instrument, plutôt rare dans les formations punk, voire quasi inexistant, sera, avec le chant de Poly Styrène, la marque de fabrique du groupe.
A peine formé, et sans avoir encore enregistré de single, les X Ray Spex joueront deux fois au Roxy, le célèbre club punk londonien qui ne comptabilisa que cent jours d’existence. C’est lors de leur premier concert dans ce club, qui est seulement leur deuxième apparition live, qu’ils jouent leur chanson Oh Bondage ! Up Yours ! qui commence par : « certains pensent que les petites filles devraient être vues et non entendues, mais moi je pense Oh Soumission ! Va te faire foutre ! »

[ X Ray Spex – Oh Bondage ! Up yours ! (1977)]

L’enregistrement de cette performance se retrouve sur le très influent album Live at the Roxy WC2, et propulse le groupe sur le devant de la scène. Oh Bondage ! Up Yours !, qui traite des assignations genrées et de la société de consommation, devient alors presque immédiatement un hymne punk.
A partir de là, le groupe enchaîne les concerts et sort 5 singles avant d’enregistrer en 1978 leur seul et unique album intitulé Germ Free Adolescent. Avant l’enregistrement, Lora Logic, seulement âgée de 15 ans quitte le groupe et est remplacée par Rudi Thomson.
A sa sortie, l’album connait un large succès et les critiques sont positives, le Guardian décrivant même l’album comme contenant des « hymnes anti-consumérisme incomparables». En effet, la critique de la société de consommation et de son impact sur les individus, qui sera plus volontiers traité dans le post-punk, traversent la plupart des chansons de l’album, comme dans Art-I-Facial :

[ X Ray Spex – Art-I-Facial (1978)]

Engagé dans ses chansons, le groupes l’est aussi à l’extérieur. En effet, dès sa création les X Ray Spex se rallie à la campagne Rock against Racism (Rock contre le racisme). Mis en place en 1976, cette campagne se voulait être une réponse à l’augmentation des agressions racistes et à la croissance des groupes et partis nationalistes comme le British National Front. Crée en 1967, le British National Front devient de plus en plus important dans les années 70, comptant entre 16 et 20 000 membres en 1974. Dans son livre sur les anglais dans les années 70, Andy Beckett écrit qu’il y a eu plus d’une centaine d’agressions racistes, dont deux meurtres, dans l’est londonien entre janvier 1976 et août 1978. Un certain nombre pouvait être directement attribué à des groupes racistes comme le British National Front, mais la grande majorité des agresseurs étaient des jeunes n’appartenant pas à des partis politiques mais ayant été influencé par leurs discours.
C’est d’ailleurs ce que dénonce la chanson des Clash « English Civil War » sorti en 1979 :

[The Clash – English Civil War (1979)]

C’est dans ce contexte que l’idée d’une campagne contre le racisme impliquant la scène musicale de l’époque, et qui ne devait être qu’un concert unique à l’origine, émerge. Selon Roger Huddle, un des organisateurs de la campagne, « cela resta juste une idée jusqu’à août 1976 », lorsque Eric Clapton, lors d’un concert à Birmingham, proféra des propos racistes et apporta son soutien à l’ancien ministre conservateur Enoch Powell. Celui-ci est connu pour son discours violemment anti-immigration surnommé le « Discours des fleuves de sang » qu’il prononça le 20 avril 1968 dans la même ville de Birmingham et auquel Clapton fait référence. Les organisateurs de la campagne écrivent alors une lettre au journal musical NME, exprimant leur opposition au propos de Clapton et demandant aux gens de les aider à former un mouvement appelé Rock contre le Racisme. Le mouvement reçoit aussi un grand nombre de soutien après une interview de David Bowie pour Playboy où il déclarait que « la Grande Bretagne [était] prête pour un meneur fasciste.»
Les X Ray Spex participe au premier grand festival organisé conjointement par Rock contre le racisme et la ligue anti-nazi au printemps 1978, au côté des Clash, des Buzzcocks, Generation X etc.

[The Clash – London Burning (live au Rock against Racism)]

Quelques mois plus tard, le groupe de Poly Styrène se joint au rassemblement derrière le slogan Rock contre le sexisme, qui a pris forme au sein de Rock contre le racisme. Dénonçant le sexisme et l’homophobie présent dans le rock mais aussi dans le mouvement Rock contre le racisme, le rock contre le sexisme explique, dans une déclaration d’intention publié dans le journal NME en décembre 1978 : «Il est impossible que nous permettions que les femmes, les homosexuels ou les Irlandais soient l’objet de plaisanteries ou de chansons stupides dans le cadre de la scène Rock contre le Racisme». Rock contre le sexisme s’organise et dépasse le cadre strictement britannique pour s’étendre jusqu’aux Etats-Unis. Son influence décline au milieu des années 80 mais nul doute que le mouvement Riot Grrrl, qui émerge aux Etats-Unis dans les années 90, trouve aussi ses racines dans le Rock contre le sexisme.
Les X Ray Spex sont d’ailleurs régulièrement cité comme étant une influence majeur de ce mouvement américain alternatif et féministe. Les réseaux de distribution n’étant pas les mêmes qu’aujourd’hui, l’album Germ Free Adolescent qui, je le rappelle, sort en 1978, n’est distribué aux Etats-Unis qu’au début des années 90, au moment où le mouvement Riot Grrrl émerge. Tant dans le fond que dans la forme, le groupe britannique impressionne la scène rock féministe américaine qui s’en inspire. On peut retrouver, par exemple, l’influence vocale de Poly Styrène chez Kathleen Hanna, chanteuse des groupes Bikini Kill et Le Tigre, comme vous pouvez l’entendre dans la chanson Deceptacon sorti en 1999 :

[ Le Tigre – Deceptacon (1999)]

Après un concert à Doncaster en 1978, Poly Styrene a des hallucinations et sa mère la fait hospitaliser. A l’hôpital, elle est mal diagnostiquée par les médecins qui pensent qu’elle est schizophrène – alors qu’elle est en réalité bi-polaire – et elle est internée sans son consentement pendant plusieurs mois.
Au milieu de l’année 1979, elle quitte le groupe et ce dernier, sans sa leader, décide de ne pas continuer.
Malgré une durée de vie assez courte, les X Ray Spex marque la scène punk et la scène post punk, grâce à ses thématiques autour de la société de consommation, la sexualité ou les assignations genrée, mais aussi grâce à l’attitude de Poly Styrène qui refusera constamment d’être, selon ses propres dires, « vu comme un sex symbol ». Elle refuse ainsi de se faire enlever son appareil dentaire pour satisfaire une norme de beauté et s’habille, entre autre, de robe faites en sac poubelle. Son attitude, ses paroles et sa position de leader ont inspiré, et inspirent toujours, de nombreuses chanteuses et musiciennes, punk ou non, qui la citent régulièrement comme modèle

[X Ray Spex – Identity (1978)]

Après les X Ray Spex, Poly Styrène continu en solo et sort un LP (Translucense en 1980), un EP (Gods et Godesses en 1986) et deux albums : Flower aeroplane en 2004 et surtout Generation Indigo en 2011. Cet album, produit par Martin Glover, ancien bassiste du groupe post-punk Killing Jokes, connait un large succès critique.
Malheureusement, un mois après la sortie de l’album, Poly Styrène meurt d’un cancer du sein. Elle avait 53 ans.

[Poly Styrène – Virtual Boyfriend (2011)]

***

(1) 14 hommes, dont sept adolescents, sont morts immédiatement et un autre homme est décédé quatre mois et demi plus tard, à la suite des blessures reçues ce jour-là
(2) Je vous conseille de regarder le film Bloody Sunday, réalisé par Paul Greengrass en 2002, qui retrace cet événement. Sa bande-annonce ici)

***

Musiques de fond

Introduction : Ghost Town, The Specials (1980)

Guns of Brixton, The Clash (Instrumental) (1979) :

Money is king, The Expressions (2009) :

***

Bibliographie :

La rage est mon énergie, John Lydon (alias Johnny Rotten), éditions du Seuil, 2014
Respect, Le rock au féminin, Steven Jezo-Vannier, Le mot et le reste, 2014
The Oxford History of Britain, Edited by Kenneth O.Morgan, Oxford University Press, 1993
When the lights went out : Britains in the seventies, Andy Beckett, Faber, 2010

Retour sur « l’hiver du mécontentement » 78-79 : entretien avec Marc Lenormand

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