Billet

Une matinée particulière

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Alexey Bednij – Shadow photography

Le Pôle Emploi se situe dans une rue un peu morte, un peu triste, où les voitures passent sans s’arrêter. On dirait que ça été fait exprès, comme pour un décor de cinéma.

Le truc qui frappe le plus, c’est le silence qui y règne. Quelques bruits par ci, par là, parfois quelques éclats de voix, mais pas de brouhaha. J’ai connu des églises et des bibliothèques plus bruyantes que ce lieu. C’est un silence pesant, fait de gêne, de honte et de fatigue.
Les gens parlent tout bas, en se penchant vers leurs interlocuteurs assis derrière la borne d’accueil « j’ai été radié parce que j’ai oublié de m’actualiser le mois dernier », « je viens pour une première inscription », « j’ai bossé 12 heures ce mois-ci ». Les personnes dans la file d’attente regardent leurs portables, ou en l’air, ou en bas, feignant de ne pas entendre.
Je ne saurai dire si ces espaces ouverts ont été fait pour un gain de place ou pour intensifier la gêne et la honte. Un mélange des deux peut-être.
Le personnel répond calmement mais automatiquement. Les cernes sous leurs yeux traduisent leur fatigue, à eux aussi.
Au dessus de la borne d’accueil, des écrans de télé affichent le  bon comportement à avoir , avec des petits smileys rouges et verts.
Rouge : pas bien
Vert : bien
Comme les gommettes qu’on te donnait à l’école, tu sais, pour évaluer ton comportement. J’imagine le sinistre individu (c’est pour éviter d’écrire connard), qui n’a jamais mis les pieds à Pôle Emploi, ni comme employé, ni comme chômeur, et qui s’est dit qu’il tenait là une idée brillante : On va leur parler comme à des gosses un peu cons, tu vas voir, ça va régler les problèmes. Et puis un écran de télé, ça coûte toujours moins cher que d’employer plus de monde, hein.

La file d’attente avance d’un cran. La personne qui avait oublié de s’actualiser va devoir refaire tout son dossier. Ce mois-ci, il sera sorti des statistiques du gouvernement sur les chiffres du chômage.
Champagne.

Dès que je lève les yeux, je tombe sur cet écran de télé. Entre trois conseils rapides sur la façon de rédiger une lettre de motivation, réapparaissent les smileys accompagnés du bon comportement à avoir. Ne pas crier, ne pas s’énerver, être poli et calme. Enlever les doigts de son nez et dire bonjour à la dame ? Outre l’infantilisation, c’est beau cette façon de mettre la violence sur le dos des chômeurs et pas sur le chômage ni sur les structures. Ne t’énerves pas quand tu n’as pas perçu tes indemnités, ne cries pas quand tu es en fin de droit, reste poli quand tu dois refaire tout ton dossier, sois calme alors que tu n’as plus un rond.
Et puis, tu es demandeur d’emploi, alors baisse d’un ton s’il te plait.
Demandeur d’emploi
Et moi qui pensais qu’on vendait sa force de travail, mais non ! Tu demandes un emploi et puis, si tu es gentil-le, on te l’offrira, comme un cadeau, par pur altruisme, parce que ce ne sont pas les entreprises qui ont besoin de toi mais le contraire. Et n’oublie pas de dire s’il te plait : quand on demande quelque chose, on se doit d’être poli et reconnaissant.
Merci Patron

Tout le monde s’évite du regard. Tu sors du Pôle Emploi comme tu y es entré : en regardant tes pompes. D’ailleurs, je remarque une éraflure sur les miennes. Fais chier.
La file avance d’un cran. Une jeune femme demande s’il y a des personnes venues pour un rendez-vous. Je lève la main, comme une écolière, et elle me fait signe de la suivre « Votre conseillère va arriver ».

J’attends ma conseillère dans un petit couloir mal éclairé. J’essaye de paraître détendue mais je ne le suis pas. Absolument pas. Je me sens comme une collégienne qui aurait fait une connerie et qui a rendez-vous avec le proviseur. Les mains dans les poches, à déchirer ce qui semble être un vieux mouchoir trainant là, je me sens fautive. De quoi ? J’en sais trop rien. D’être là, peut-être.

Ma conseillère vient me chercher. Elle est petite et sa poignée de main montre sa lassitude. Il faut faire vite, elle a encore beaucoup de rendez-vous et le Pôle Emploi ferme à midi.
Les bureaux des conseiller-e-s sont eux aussi en open-space, simplement séparés par une petite cloison qui s’arrête à hauteur de tête. Pour l’intimité, on repassera. J’essaye de ne pas écouter ma voisine d’à côté, mais je n’y arrive pas. Elle ne parle pourtant pas fort, mais nous sommes pratiquement côte-à-côte et la cloison est fine. D’après ce que je comprends, elle est en fin de droit et dans une merde financière noire.
J’essaye de me concentrer sur ce que dit ma conseillère « Pardon, vous pouvez répéter ?Oui, oui, j’ai tous mes papiers, tenez ».
Il en manque un, forcément. Je vais devoir repasser dans la semaine.

Ma conseillère est gentille, elle me parle doucement, me donne quelques conseils et m’explique comment marche le site internet de Pôle Emploi. Je n’arrive pas à déterminer si ce site a été fait par des gens incompétents ou, au contraire, par des gens très compétents qui l’ont rendu volontairement illisible. Elle m’explique aussi que Pôle Emploi souhaite se dématérialiser au maximum, en privilégiant les échanges via internet. Je pense à ma mère qui ne sait pas comment faire marcher un ordinateur, ni comment naviguer sur internet. Comment vont faire les personnes qui sont dans le même cas qu’elle ? Comment vont faire celles et ceux qui n’ont pas d’ordinateur ou pas internet ? Et ceux qui lisent mal ou pas le français ? Sous couvert de plus d’efficacité (supposée), les personnes les plus précarisées vont l’être encore plus. C’est quoi le but ? De faire sortir tranquillement ces personnes des statistiques du chômage ? D’isoler encore plus les gens, en les laissant seuls derrière un écran ?

Ma conseillère tente de m’imprimer un document mais son imprimante ne marche pas. « Y a peut-être plus de papier … Bah si pourtant. ZUT. Bon, on recommence. Et maintenant il rame… Il m’a fait ça toute la matinée… Ah, enfin ! Donc, le fichier… Il est où le fichier ? Ici, ok. Alors, Imprimer, OK. Ah ! Voilà !».
Je sens que la dématérialisation ne va être une partie de plaisir pour personne.

« CALMEZ-VOUS MADAME !» hurle le conseiller de l’autre côté de la cloison. En réalité, il parle juste plus fort mais, dans ce silence, cette hausse de voix ressemble à un hurlement. « Mais j’ai cinquante-cinq ans…Comment je vais faire ?». Sa voix à elle est basse, très basse, presque un murmure. Je sens qu’elle fait tous les efforts du monde pour ne pas pleurer, mais les sanglots s’entendent dans sa voix.
Je serre les poings. J’ai envie de péter cette cloison. J’ai envie de péter cet écran de télé à l’entrée, de hurler, de ne pas être polie et calme. J’ai envie de faire bouffer aux charognards en cravate leurs smileys rouges et verts. Mais je reste assise et silencieuse.
Ma conseillère me tend le document sorti laborieusement de l’imprimante «N’oubliez pas de rapporter ce papier-ci et ça sera ok. Bonne journée Madame»

Je sors du Pôle Emploi en faisant comme tout le monde : en regardant mes pompes.

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