Billet/Musique de film / série/Reprises

Cinquante nuances de critiques pour Cinquante nuances de Grey

Mais pourquoi elle nous cause de Cinquante nuances de Grey alors que c’est un blog de musique ?

Alors, oui, j’en conviens, ceci est un blog de musique mais ne faites pas les étonné-e-s, je vous avais prévenu-e-s que j’en parlerais sûrement (l’art du teaser).
Ne vous inquiétez pas, je vous mettrai la reprise par Beyonce de sa chanson Crazy in Love à la fin de cet article. Et, oui, c’est un alibi pour vous parler de Cinquante nuances de Grey mais avouez que cette version est géniale, même s’il semble que ça soit un honteux plagiat de celle du groupe Kadebostany.

Pourquoi je vous parle de Cinquante nuances de Grey ?

Pour faire monter le nombre de visites sur ton site ?

Oui, enfin non, enfin entre autres.
Bref.

J’ai lu le premier tome de Cinquante nuances de Grey le week end dernier. Je voulais savoir quel était ce livre dont tout le monde parlait. Dans une démarche intellectuelle et sociologique bien entendu.

Ne te cherches pas d’excuses, tu voulais lire un bouquin érotique et voilà tout !

Personnage fictif, tu commences à me courir sur le haricot avec tes réflexions !
Revenons-en à nos moutons.
Cinquante nuances de Grey n’est pas un très bon roman : ce n’est pas très bien écrit, les personnages sont caricaturaux et manquent de profondeur, et l’histoire tient sur un post-it (un petit en plus).
En gros, nous avons une héroïne jeune, belle, naïve et vierge, Anastasia Steele, qui rencontre un milliardaire, jeune, beau, torturé et pas vierge, Christian Grey. Ils font du sexe ensemble mais – surprise – il a un passé sombre et il aime bien faire crac-crac en donnant des fessées. Elle, qui a un orgasme juste en le regardant, se dit que le sadomasochisme c’est bizarre mais pourquoi pas. Et puis, elle aime bien ça, les fessées.
Alors, c’est parti mon kiki, baisse ta culotte, c’est moi qui pilote.

C’est vrai que ça ne sent pas le Pulitzer cette affaire.

Mais – car oui il y a un mais – je trouve que les critiques envers le livre d’E.L James soit se trompent de cible soit sont méprisantes et sexistes.

Cinquantes nuances de la Belle et la Bête

Ce livre ne prétend pas être autre chose que ce qu’il est, c’est à dire un conte de fée un peu plus érotique que d’habitude : d’abord monstrueux, il se révèle être en fait un prince riche, beau et gentil ; elle est pauvre, belle, aime les livres et est solitaire ; grâce à l’amour, et malgré les épreuves, ils se sauveront mutuellement et seront tout les deux réunis et heureux à la fin. Voilà. Ça vous rappelle quelque chose ?

Belle-et-la-Bete_reference

(toi + moi + syndrome de Stockholm = amour)

Étonnamment, je le trouve assez éducatif par certains aspects : les personnages mettent des préservatifs avant de faire l’amour, ils font des test de dépistages de MST avant de les enlever et l’héroïne voit une gynécologue pour se faire prescrire la pilule. Toutes ces choses sont rarement mise en scène et pourtant elles font parties de la vie sexuelle au même titre que l’acte en lui-même. En les mettant dans son histoire, E.L James rend naturel l’utilisation de moyens de protection et de contraception dont on ne parle généralement pas ou alors sur un ton dramatique et culpabilisant.
Il y aussi une scène de sexe où Anastasia Steele a ses règles – ce qui est assez cohérent puisque les personnages se côtoient depuis un mois et que, dans la vraie vie, les femmes ont leurs règles (je sais, c’est fou mais c’est vrai). Cette scène a été largement moquée et décrite comme étant le comble du mauvais goût. Pourquoi ? Parce qu’avoir ses règles c’est sale et qu’une femme ne pourrait pas avoir de rapports sexuels dans ces moments-là ? Et si elle en a envie ? Elle va se cacher dans une grotte cinq jours tout les mois en se lamentant du fait d’être une femme ? Du coup, lire une scène de sexe où l’héroïne à ses règles je trouve ça plus salutaire que de mauvais goût.
Donc, dans ce livre on lit qu’il ne faut pas avoir honte de son corps et qu’il faut se protéger. C’est plutôt pas mal, non ?

Cinquante nuances de sexualité machiste 

Bon, il y a quand même de grosses critiques à faire, et pas des moindres, notamment la confusion de l’auteure entre BDSM et sexualité machiste (ce n’est pas parce qu’il y a deux fessées et un bandeau qu’il s’agit de BDSM).
Dans Cinquante nuances, Christian Grey soumet à la fois sexuellement et psychologiquement sa partenaire par son expérience, sa virilité et son argent. Et si Anastasia Steele est consentante – ce qu’elle est et son partenaire ne fait rien sans qu’elle le soit – elle l’est dans le cadre d’une relation de toute façon inégalitaire (pauvre/riche ; femme/homme ; inexpérimentée/expérimenté), ce qui remet sérieusement en doute son consentement.
De plus, la méconnaissance de l’auteure sur le BDSM fait que celui-ci est décrit comme étant obligatoirement malsain, résultant forcément d’un traumatisme (dont je ne sais pas grand chose à la fin du premier tome), et qu’il conviendrait de soigner grâce au pouvoir de l’amour. Et hop, retour au cliché de l’homme à la sexualité bestiale régi par ses pulsions, et à la femme douce qui aime jouer les infirmières. Chacun retrouve son rôle genré et les vaches seront bien gardées.
En outre, Christian Grey a le profil type du harceleur – comme d’ailleurs Edward Cullen dans Twilight dont Cinquante nuances est une fan fiction – , et leur relation s’apparente plus à de la possession maladive et malsaine qu’à une relation égalitaire et respectueuse.
Enfin, Anastasia Steele à l’orgasme facile (très facile, trop facile) et leur sexualité repose essentiellement sur le coït, faisant de ce dernier le seul moyen d’accéder au plaisir, évacuant ainsi toutes autres formes de sexualités. 

Pourtant, Cinquante nuances n’est pas plus mal écrit que d’autres – oui c’est toi que je vise Marc Lévy -, et il n’est pas plus caricatural, hétéronormé, genré et machiste que la majorité des productions culturelles.
Alors pourquoi ce déchaînement de critiques à son égard ? Pourquoi sur CE livre en particulier ?

Cinquante nuances de critiques 

Bien sûr,  la sortie du film et le matraquage marketing autour de celui-ci ne sont pas étrangers aux nombreuses critiques de ces derniers jours. D’ailleurs on assiste à une sorte de concours visant à récompenser celui qui tirera le plus sur l’ambulance. Beaucoup d’articles pour critiquer et railler le « phénomène cinquante nuances de Grey« , beaucoup d’articles pour dire qu’on en parle beaucoup trop et qu’il y a beaucoup trop de gens qui vont voir un film dont on a beaucoup parlé. Bienvenu dans le cirque médiatique.
Je n’ai pas – encore – vu ce dernier et je ne pourrais pas par conséquent vous en faire une critique ici [ je me permets une petite aparté : à tous les journalistes qui se moquent de Jamie Dornan en le réduisant simplement à un mannequin pour slip, je vous conseille de visionner l’excellente série britannique The Fall où le même Jamie Dornan est impeccable. Je dis ça parce que la condescendance et le mépris ça va deux minutes].

Vu le succès de cette trilogie, les critiques sur le fond sont légitimes et nécessaires – bien qu’il faudrait s’attarder plus profondément sur le pourquoi de ce succès et sur ce qu’il dit vis-à-vis de nos représentations de la sexualité et de notre société, que sur l’ouvrage en tant que tel.
Les fantasmes sont aussi issus d’une construction sociale et, dans une société patriarcale, est-ce vraiment étonnant que des lectrices – car il s’agit essentiellement de lectrices hétérosexuelles – plébiscitent une romance mettant en scène une sexualité machiste ? Elle correspond à ce qu’elle vivent et, surtout, à ce que l’on leur demande. En permanence. Il suffit d’ouvrir un magazine féminin – mais pas seulement – pour s’en rendre compte. Combien d’articles pour dire aux femmes qu’elles doivent « faire des concessions » sur le plan sexuel afin de garder leurs compagnons ? Combien d’articles opposent la sexualité dite bestiale des hommes et celle des femmes, considérée comme plus intellectualisée, comme si tout cela était naturel et intemporel ?
On peut se désoler du succès d’un livre n’allant pas à l’encontre du discours dominant. Mais s’en étonner ? Ou – pire – railler ses lectrices, cette bande de gourdasses, qui plébiscitent un ouvrage sans se rendre compte du sexisme qu’il véhicule, tout cela sur un ton condescendant et paternaliste sinon c’est pas drôle ?
Il est plus aisé de critiquer un livre et son lectorat que le contexte dans lequel il existe. Encore une fois, je considère nécessaire de critiquer les représentations machistes véhiculées par le livre, mais ne pas le remettre dans son contexte – patriarcal – équivaut à accuser la main et pas la personne au bout de cette main lorsque l’on reçoit une gifle.
Cinquante nuances de Grey est une conséquence, pas une cause.

Je suis étonnée du peu de critiques émises contre la politique des maisons d’éditions. Pourtant ce sont elles qui choisissent de publier tel livre et de le mettre en avant plutôt qu’un autre. On me dira que les maisons d’éditions se conforment aux goûts du public. Mais est-ce vraiment le cas ? Est-ce que ce sont réellement les goûts du public ou ce qu’elles pensent être les goûts du public ? Ainsi, n’est-ce pas plutôt le public qui se conforme aux goûts des maisons d’éditions ? Certes, Cinquante nuances connaissait un joli succès sur internet avant d’être publié – l’auteure était alors en autopublication – mais les maisons d’éditions ont choisi de le publier et d’en faire la promotion. Les logiques économiques sous-jacentes – les maisons d’éditions, tout comme les maisons de disques, ont peur de se faire doubler par Internet – font qu’elles ne prennent aucun risque. Si un livre érotique non sexiste, non hétéronormé, non machiste avait été mis en avant et avait eu la même promotion – matraquage publicitaire plutôt – que Cinquantes nuances de la part de ces mêmes maisons d’éditions, nous serions peut-être déjà tous et toutes en train de le lire.

Mais ne nous leurrons pas, les critiques féministes sur le fond de Cinquante nuances restent minoritaires et la plupart se focalisent sur l’auteure, les fan fictions et le lectorat et arrivent à allier élitisme littéraire et sexisme.

Oh, bien sûr, certains journaux vont s’insurger du sexisme présent dans Cinquante nuances mais on se rend bien compte de l’hypocrisie de cette critique quand on voit le traitement de l’affaire DSK par ces mêmes journaux qui s’autorisent des jeux de mots douteux alliant le titre du livre à des violences sexuelles – bien réelles elles – subies par des prostituées, ou qui présentent l’ancien directeur du FMI comme un simple libertin victime d’une société moraliste (si un homme puissant ne peut même plus violer des putes tranquillement, où va le monde, hein Jean-Mi ?).

Cinquante nuances de ménagères de moins de 50 ans 

D’où ma question initiale :  pourquoi ce déchaînement de critiques à l’égard de Cinquante Nuances ? Pourquoi sur CE livre en particulier ?

Peut-être parce qu’il a été écrit par une femme de cinquante ans, que c’était une fan fiction à la base, qu’il met en scène des fantasmes féminins et que son lectorat est principalement composées de femmes.

En gros, c’est un truc de gonzesses, écrit par une gonzesse pour des gonzesses dans un style littéraire de gonzesses. Mais pas de la petite gonzesse. Non. De la gonzesse de moins de 50 ans. De la pure ménagère qui fantasme sur des jeunes gens riches et beaux [ricanements dans la salle]

Vous pensez que j’exagère ? Il suffit de s’attarder sur le terme Mommy Porn – ou porno de la ménagère en français – terme à la fois marketing et condescendant servant à désigner « des mères de famille » qui lisent ou écrivent des livres érotiques « tout en cuisinant leur tarte aux pommes et en surveillant les devoirs du petit dernier« (1). Les Mommy porn sont écrit exclusivement par des femmes – il suffit de jeter un œil à la sélection de la Fnac pour s’en rendre compte – et même si leurs écrits correspondent déjà à un genre littéraire – érotique, romance sensuelle ou pornographie – elles bénéficient d’une catégorie spécifique qui ne désigne pas le genre littéraire mais le genre des auteures et leur lectorat. Elles ne sont donc pas des auteures ou des lectrices mais des mères de famille qui aiment s’encanailler gentiment à travers des textes un peu érotiques et très romantiques. D’où la deuxième signification de Mommy porn : de la romance alliée à du porno soft qui émoustille la ménagère sans la choquer. La critique qui revient le plus souvent sur Cinquante nuances ce n’est pas le sexisme ou la violence, comme vu plus haut, mais plutôt que ça soit trop gentillet niveau sexe et que ça dégouline de sentiments. Et le terme de Mommy porn devient synonyme de porno pour femmes aux rêves de midinettes, avec tout le mépris que l’on peut deviner derrière ces considérations. Il convient donc de s’en moquer puisque ce sont des écrits ridicules décrivant des fantasmes ridicules rédigés par des auteures ridicules. J’en veux pour preuve cette interview d’E.L James hallucinante de dédain effectuée par le Nouvel Obs : « E.L. James : « Les journalistes ne pensent qu’au sexe » »
En plus, Cinquante nuances à l’outrecuidance, outre d’être un mommy porn, d’avoir été à la base une fan fiction de Twilight, c’est à dire un genre considéré comme de la sous-littérature. Pourtant n’est-il pas intéressant d’analyser une forme littéraire – car, oui, c’en est une – où des lecteurs/lectrices  – essentiellement des femmes tout de même – reprennent à leurs compte des livres ou films pour en faire autre chose ? Pourtant, cette littérature et ses auteures sont tournées en dérision comme dans cette vidéo où le présentateur lit à Michael Fassbender et James McAvoy des passages de fan fiction autour du film X-Men qui imaginent une relation homosexuelle entre les deux (on remarquera aussi l’homophobie latente dans les rires qui sont provoqués à la lecture de ces passages) :

Alors, oui, Cinquante Nuances de Grey n’est pas le livre du siècle et il n’est pas non plus un modèle de féminisme, pourtant les critiques me heurtent plus que le livre en lui-même tant elles résultent en majorité d’un élitisme littéraire et d’une misogynie décomplexée.

Je ne sais pas si je vais lire les deux autres tomes mais je peux vous affirmer que j’ai eu plus de plaisir à le lire qu’à lire n’importe quels livres de Houellebecq qui sont, eux, considérés comme de la vraie littérature et cela même s’ils sont aussi, voire plus, sexistes, misogynes et réactionnaires que ceux d’E.L James.

Et chose promise, chose due, je vous laisse avec les trois versions de Crazy In love :

Beyonce feat Jay-Z (2003)

Kadebostany (2013)

Beyonce (2014)

 

(1) fifty shades of grey, de el james : mon experience de mommy porn, l’Express.fr, 21 juillet 2012

Publicités

6 réflexions sur “Cinquante nuances de critiques pour Cinquante nuances de Grey

  1. et franchement, quand on appelle un film X-men on ne peut pas s’étonner que les gens écrivent des fan fictions homohérotiques ! C’est plutôt le contenu du film qui est décevant par rapport aux promesses du titre !

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai lu avec intérêt vos 50 nuances de critiques! Ce qui m’a beaucoup dérangé avec ce raz de marée 50 nuances de gray, c’est le pouvoir du marketing. La sexualité en général et des femmes en particulier demeure tabou et d’un coup c’est PARTOUT. On ne peut y échapper. Ce qui me dérange c’est que notre sexualité n’est plus tabou quand elle devient banquable. Mais je n’ai pas lu le bouquin. En fait je suis sûre que je le lirais avec avidité et facilité vu que je suis très bon public et qu’il a été sûrement conçu pour cela mais ce qui me dérange c’est votre sexualité ok mais celle qu’on a choisi pour vous et celle qui est un bon produit à vendre. Même si comme vous l’écrivez dans notre système patriarcale, ce n’est pas une grande surprise, cela reste d’une violence qui me choque cette invasion de nos imaginaires par tous les moyens possible! Merci pour vos nuances 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Je suis plutôt d’accord avec toi sur la majeure partie des points. Ce qui m’a énervé c’est touuuuuuuuuuuut ce marketing autour de ce bouquin qui pour moi est très oubliable. Je trouve aussi que certains messages lancés par le bouquin (notamment autour de la notion de consentement qui est beaucoup trop flou pour être saine) qui m’ont très vite refroidie.
    Pour moi ce bouquin est à prendre comme il est : un fantasme issu de twillight à lire au seconde degré. J’ai juste un peu peur que certaines personnes se servent du bouquin comme référence pour se lancer dans le SM…

    Aimé par 1 personne

  4. Pingback: Cinquante nuances de critiques pour Cinquante nuances de Grey | EN ATTENDANT L'ORAGE

  5. Pingback: Cinquante nuances de critiques pour Cinquante nuances de Grey | EN ATTENDANT L'ORAGE

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s